Laure Poupart, elle peut, elle peut bergère

Laure Poupart, unique bergère de la Baie de Somme, ne fait pas que veiller sur un troupeau de 260 têtes : elle met au monde ses agneaux de prés salés. Rencontre avec une jeune femme à jamais contre vents et marées.
Par Joffrey Levalleux
5_9857_Reportage-Agneau-pres-sales-©Teddy-Henin-min

Que représente pour vous la naissance d’un agneau ?
C’est difficile à décrire quand on agnelle soi-même. Je dois rester concentrée, assurer mes gestes, balancer le petit en le tenant par les pattes arrière pour lui dégager les poumons. Tout ça alors que les émotions se bousculent. C’est un moment très intense, qu’il dure cinq ou quarante-cinq minutes. Après je suis sur mon petit nuage… et j’essaye de vite sortir de l’enclos sans me faire bousculer par un bélier de quatre-vingts kilos ! 

On est loin de la bergère en robe qui sautille dans les champs…
Oui. Moi ce serait plus short-bottes dans la boue toute l’année par tous les temps. 

Vous en souffrez ?
Non, mais il a fallu m’endurcir, apprendre un métier physique, où l’on vit dehors. J’ai eu la chance d’être coachée par Roland Moitrel, actuel président de l’association de Défense de l’appellation Prés-Salés de la Baie de Somme. Il m’a mis le pied à l’étrier. Comment boucler les agneaux, les nourrir, castrer les mâles. Il m’a aussi fait prendre la mesure de la tâche. En 2018, alors que j’étais en pleine formation avec lui, il me lance : « Si tu survis à l’hiver, t’as une chance de t’installer. » Et nous sommes 2021.

Dans un hangar flambant neuf à deux kilomètres de Saint-Valéry-sur-Somme. 
Oui, car pour avoir l’AOP agneau de prés salés, la bergerie doit être à moins de trois kilomètres à vol d’oiseau de la baie. Aujourd’hui, vous ne voyez qu’une partie du troupeau. Le reste paisse au Crotoy dans les zones de bas champs.

Des bons champs parfois dangereux ?
Si on ne fait pas attention, la baie peut devenir un enfer. Les brebis peuvent s’enliser, se faire surprendre dans les rieux par marée montante. Malgré le danger, malgré les conditions climatiques très rudes (l’été, par canicule, la baie n’offre quasiment aucune protection), on se sent vivant. Et ça, huit mois sur douze. Pour pimenter le tableau, les réseaux mobiles ne sont pas très vaillants.  

Mais il y a Pêche, votre meilleure alliée ? Quel est son rôle ?
Elle fait tout ! Elle est le prolongement de mon corps. Comme tous les borders collies, Pêche est rapide, agile, instinctive. Avec quatre collègues bergers, nous nous partageons un terrain de cinq-cents hectares, sur lequel il y a environ mille-cinq-cents brebis. Moi, j’en ai un peu plus de deux-cent-cinquante. Pêche est un guide. Quand je dis « Yerette », elle barre la route au troupeau. « Top là ! », elle s’arrête net. Elle se comporte un peu comme un renard. Elle veille sur le troupeau, tapie dans l’herbe. On ne voit plus que deux oreilles noires dépasser.

Y a-t-il un langage que les brebis comprennent ?
Avec le temps, oui. Si je crie « Taou ! Taou ! », elles savent qu’il est temps de rentrer. Mais rien ne vaut Pêche. Ce grand lasso qui réagit au geste et à la parole.

L’hiver, la baie ne vous manque-t-elle pas ?
Beaucoup. Mais je ne serai jamais très loin avec le chalet que mon père me construit juste à côté de la bergerie. Ce sera mon refuge, mais aussi ma vigie pour être au plus près de mes bêtes. Le danger n’est pas qu’en baie. La période d’agnelage apporte son lot de tragédies. Le matin, quand je reviens, il m’arrive d’avoir un mauvais pressentiment.

Qui s’est déjà vérifié ?
Très rarement, heureusement. Une naissance peut se compliquer. Surtout quand elle a lieu la nuit, sans personne. Mais il y a aussi de belles histoires. Comme ce jour où j’ai emmené deux fragiles nouveau-nés se réchauffer devant la cheminée de ma grand-mère. Je les avais mis dans une petite caisse. Ils ont été sauvés.

Vous tenez à eux comme personne.
Je suis de ceux qui n’arrivent pas à se séparer d’une bête qu’ils ont vue grandir. La première fois, c’était un crève-cœur. Je m’en souviens comme si c’était hier. Roland vient à la bergerie, observe les jeunes et me dit : « Laure, tes agneaux sont bien trop gros. Ils font quarante-sept kilos. Ils devraient en faire 40 !! » J’ai répondu que c’était sept kilos d’amour.

Dates clés
1991 : Naissance à Vironchaux (80)
2017 : Se plonge dans la lecture de l’Alchimiste de Paolo Coelho, l’histoire d’un jeune berger espagnol qui vit un voyage initiatique.
2018 : se forme auprès de Roland Moitrel
Oct. 2019-mai 2020 : vit chez sa grand-mère, France, de son prénom
2020 : installe son troupeau dans la Bergerie de l’Epine de Rossigny

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Teddy Henin
02 juillet 2021
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