Stève Stievenart : nage de raison

Stève Stievenart nage plus qu’il ne roule. S’il le fait, c’est moins pour aligner les records que pour nous alerter sur l’état des océans. C’est là toute la différence entre brasser de l’eau et brasser de l’air.
Par Joffrey levalleux
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C’est malheureusement un matin comme tant d’autres. Ce jour-là, sur la plage de la Pointe- aux-oies, à Wimereux, la pêche est particulièrement bonne. Quelle poisse ! En un quart d’heure, Stève collecte en vrac sous les railleries des goélands : un gros bidon en plastique, plusieurs paires de chaussures, une seringue, un sac-à-dos, un pot de lessive et bien d’autres déchets-surprises déposés par la laisse de mer. « La pollution des océans est un combat de tous les jours. Chez moi, j’ai une caisse avec 1200 briquets ramassés en l’espace de quelques semaines. Mais, bon, il faut aller de l’avant. Ça ne sert à rien de se lamenter. » Rencontre avec Stève Stievenart, l’homme qui voit toujours la mer à moitié pleine.

Se retrousser la Manche

Une tignasse déchaînée comme la grande vague d’Hokusai, une bonne bouille et une humilité déconcertante. « Vous savez, je ne suis pas un super nageur. Quand je m’entraîne, j’ai de l’eau jusque-là, dit-il en plaçant la main à mi-torse. Ça ne sert à rien de se mettre en danger. » Surtout quatre heures par jour (ou par nuit) tous les jours de l’année sans exception… De son propre aveu, son histoire n’est pas celle d’un surhomme capable de traverser la Manche en crawl. Non. Stève était, est et restera quelqu’un de simple. Un mec d’un mètre quatre-vingts pour cent-dix kilos, certes, qui engloutit un kilo de poisson gras journellement, certes, qui vit en T-shirt 365 jours par an, certes, mais, au final, quelqu’un de normal, qui « espère juste donner de l’espoir aux autres en montrant qu’on peut tous y arriver si on y croit. »

Quand, depuis son salon, il scrute aux jumelles le détroit le plus fréquenté au monde, c’est davantage pour compter les porte-conteneurs que pour nous rappeler la source de ses nombreux trophées. « Y en a 450 qui passent tous les jours. Une nuit, je me suis retrouvé face au nez d’un A 380. T’as l’impression d’être dans un rêve », raconte-t-il tout en caressant Dune, son fidèle chien. Mais le rêve peut vite se transformer en cauchemar. Comme cette autre nuit où il se retrouve prisonnier dans les mailles d’un filet dérivant. « Heureusement que l’équipage du bateau qui m’assiste a réagi. Sinon… »

Je vais l’dire à ma mer

Si les records sont faits pour être battus, à écouter Stève, les recordmen sont faits pour être entendus. Et d’abord par les plus jeunes d’entre nous. « Les enfants sont sensibles au monde qui les entoure. Des sujets comme les déchets maritimes, les bouleversements climatiques ou le recyclage ne tombent jamais dans l’oreille d’un sourd », note ce pédagogue hors pair. Sa force de caractère, son dynamisme et, disons-le, son charisme de bonze, n’ont pas longtemps échappé à Hellio. Depuis peu, la société spécialisée dans la maîtrise énergétique en a fait un de ses hérauts. Régulièrement appelé dans les écoles, celui que ses amis Britanniques ont surnommé Stève le phoque,[1] mène une vaste campagne de sensibilisation via Stop Plastic Pollution, la fondation qu’il a créée l’année passée.[2] « Les gamins filtrent le sable, récoltent des microparticules de plastique, trient. Mais le plus important, c’est qu’ils acquièrent un avis critique », dit-il.

Si la nage lui a bien appris quelque chose, c’est de puiser dans ses ressources. « Une falaise, c’est un mirage. Tu la crois à cinq-cents mètres, elle est dix fois plus loin. » Hostile à tout ce qui donne l’heure – « trop déprimant » – Stève se souvient de sa première traversée de la Manche, le 26 septembre 2018. « Je suis parti d’Angleterre vers 20h30 par gros temps, coefficient 95. Le lendemain, j’arrive dans la ligne de ferries, puis je me retrouve au milieu des pelleteuses dans l’extension du port de Calais. Exténué, je m’apprête à rejoindre la terre ferme quand, soudain, j’entends un coéquipier me crier : « Touche à rien sinon t’es disqualifié !!! Il faut une plage pour valider la course ». J’ai dû nager une heure supplémentaire. C’était pas prévu… »

Quand il achève son épopée après 20h 55mn dans une eau à dix degrés, Stève titube comme s’il venait de prendre une énorme cuite. Problème de verticalité. De notre côté, on prend une énorme claque. Et on compte bien tendre l’autre joue d’ici peu. Dans quelques jours, en effet, le Nordiste se jette à nouveau à l’eau depuis la rive sud du lac Baïkal[3]. Pour nager, bien sûr, mais surtout pour étudier le seul phoque d’eau douce de la planète. Sûr qu’entre collègues, ils se serreront la palme.

Dates-clés
7 mai 1977 : naissance à Abbeville.
2003 : double fracture du bassin.
2013 : prend ses premiers cours de nage en piscine.
2018 : traverse pour la première fois la Manche à la nage.
2019 : boucle les 46 kms des « 20 Bridges Manhattan Swim » de New-York en 7h 55mn.
10 & 11 août 2020 : réalise la traversée de la Manche aller-retour en 34h 45mn.
2020 : crée Stop Plastic Pollution Foundation.
12 & 13 juillet 2021 : participe à la « Baïkal Great Swim » en Russie.


[1] Avant de nager, pour se protéger du froid, Stève se recouvre toujours le corps d’une crème à base de lanoline (graisse de laine). Durant les courses officielles, il se fait ravitailler en poisson gras (haddock, maquereau) que son équipe lui lance comme on le fait pour nourrir les phoques.   

[2] www.stop-plastic-pollution.org

[3] Stève Stievenart fait partie des huit nageurs internationaux sélectionnés pour relever ce nouveau défi. Soit une course de relais de 120 kilomètres entre Vydrino et Irkoutsk sur le fleuve Angara.

Texte : Joffrey levalleux
Photos : Florent Burton
02 juillet 2021
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