Soleils noirs : les œuvres des musées régionaux – Le Gigot de Théodule Ribot

« Le Gigot », habituellement conservé au musée de Picardie d’Amiens, est un petit tableau par son format. Pourtant l’œuvre, par son sujet et son traitement, ne manque pas de nous questionner. Et c’est sans doute pour cela que Luc Piralla, directeur adjoint du musée du Louvre-Lens et l’un des trois commissaires de l’exposition “Soleils noirs” a décidé de nous emmener face à elle.
Par Bertrand Fournier
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Au milieu de l’exposition “Soleils Noirs”, une série œuvres nous rappelle que nous ne sommes que de simples mortels. Ce thème des Vanités est un sujet important de la peinture occidentale, dont l’une des plus belles représentations de l’histoire de l’art français est sans doute incarnée par celle de Philippe de Champaigne, et présente également dans l’exposition. Au XVIIe siècle, ce thème des Memento mori, (souviens-toi que tu vas mourir) a évidemment une connotation religieuse forte. Mais avec ce petit tableau de Théodule Ribot, peintre français de la seconde moitié du XIXe siècle, Le Gigot apporte une réponse différente, qui souligne un autre rapport à la mort. Si cet accrochage, pour le moins audacieux, peut surprendre aux côtés des sujets religieux, il a l’avantage de montrer une forme d’évolution de la perception de la mort. 

L’œuvre, réalisée vers 1870, a pour sujet une pièce de viande, éclatante par le gras qui l’entoure, et qui se découpe sur un fond noir. La lumière qui vient d’en haut lui donne du volume dans un bel effet de clair-obscur. Mais ce qui donne de la matérialité au sujet avec un réalisme saisissant tient au traitement pictural, à ces coups de pinceaux à peine maitrisés comme si l’outil de l’artiste avait glissé accidentellement sur ce gigot tout juste dégrossi. On a l’impression que l’artiste continue de triturer la matière, au sens premier. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Ribot appartient à ce qu’on appelle le mouvement réaliste français, aux côtés de Gustave Courbet, Camille Corot ou Jean-François Millet. 

Une nature morte qui parle vraiment de la mort

Peintre réaliste, Théodule Ribot s’est illustré à plusieurs reprises dans la nature morte. Il s’agit d’un genre qui peut être considéré comme facile, que l’on pratique lors d’exercices techniques dans les écoles de Beaux-arts, sans qu’il y ait besoin de modèle. Pour beaucoup, au XIXe siècle, il ne s’agit que d’un exercice de style, rien de plus. Pourtant, que ce soit ici ou dans d’autres œuvres du même genre, comme la Nature morte aux œufs sur le plat du musée de Senlis (Oise) ou la Nature morte au crane de mouton, conservée au MUDO de Beauvais (Oise), Théodule Ribot ne se contente pas de rechercher l’effet réaliste des objets de cuisine ou des aliments. Son expression et son assimilation de la peinture espagnole comme principale source d’influence, lui permettent d’aller plus loin que la simple expression du genre. Avec ses Natures mortes, dans lesquelles le noir est si présent, Ribot nous livre une véritable réflexion sur la mort, dans une acception plus métaphysique que religieuse. Et c’est sans doute la raison pour laquelle son Gigot vient en contrepoint des Vanités de Philippe de Champaigne.

Courant noir espagnol

Avec Manet et Courbet, Théodule Ribot fait partie de ces artistes français qui ont été très influencés par la peinture espagnole et notamment de celle du Siècle d’Or, entre la fin des XVe et XVIIe siècles. Il assimile l’expression baroque et ténébreuse des Zurbarán, Goya, Vélasquez ou de De Ribera ; des artistes qui, avant le milieu du XIXe siècle, sont très en vogue. C’est d’ailleurs l’époque où la peinture espagnole s’expose au Louvre, avec les œuvres de la collection personnelle du roi Louis-Philippe qui constituent le noyau artistique principal de la galerie espagnole du Louvre, ouverte justement en 1838.

Et puisqu’il est question de peinture espagnole, c’est presque naturellement que Le Gigot de Ribot fait penser à une nature morte antérieure, peinte vers 1810 par Goya. L’oeuvre est intitulée Nature morte avec des côtes et une tête d’agneau. Mais au-delà du rapprochement thématique, c’est dans le traitement du noir et dans l’expression d’un caravagisme particulier que l’on retrouve cette influence espagnole. José de Ribera[1], que l’on considère comme le peintre des ténèbres, en est l’un des maîtres absolus. Il  marque incontestablement le travail de Théodule Ribot, qui devient à son tour l’un des peintres du noir, pour le XIXe siècle. 

Une œuvre d’émotion

Mais pour Luc Piralla, au-delà de toutes les explications, l’intérêt de cette œuvre est beaucoup plus charnelle, beaucoup plus instinctive. Qu’importe que vous connaissiez ou non la peinture, que vous tentiez d’y retrouver les sources et les influences, que vous analysiez la composition, très simple au demeurant, ce qui compte est de savoir si cette œuvre vous parle. “Avec ce tableau, vous sentez le plaisir l’artiste a eu de peindre ce sujet, vous sentez le plaisir de qu’une telle œuvre vous procure en la regardant. On s’en fiche que ce soit Ribot ou que ce soit du XIXe siècle. On peut aussi être simplement dans le registre émotionnel.”

Alors posez-vous devant, prenez le temps de regarder cette peinture dans le détail. Elle n’est peut-être qu’un bout de viande sur un support, mais elle pourrait aussi avoir la vertu de vous faire réfléchir pendant des heures, tant son traitement a cette capacité hypnotique. Et pour Luc Piralla, c’est ce qui justifie sa présence dans ce cycle thématique. 


[1] L’exposition « Soleils noirs » présente également le Portrait de Platon (cat. 140) peint vers 1630 par De Ribera. Cette oeuvre provient également du musée de Picardie.

Pratique
L’exposition Soleils Noirs est visible au Musée du Louvre-Lens jusqu’au 25 janvier 2021.
https://www.louvrelens.fr/

Le musée de Picardie (2 rue Puvis de Chavannes) à Amiens a réouvert cet été après trois ans de travaux et une nouvelle présentation de ses oeuvres.
Tél. : 03 22 97 14 00
Mail : resa.mp@amiens-metropole.com 

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Texte : Bertrand Fournier
Photos : Bertrand Fournier
24 septembre 2020
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