Pierre Dubois, discours ogre-doux

Quand il sort de sa forêt, c’est que l’heure est grave. Depuis son Avesnois bucolique, Pierre Dubois, elficologue à la verve magique, nous conjure de respecter la nature et son Petit Peuple. Sinon, gare aux catastrophes en chaîne. On appelle ça les « fées papillon ».
Par Joffrey Levalleux
Pierre-Dubois_Elficologue_Portrait

Se trompe-t-on si l’on dit que l’automne est propice à la féerie ?

Dans un certain sens, non. Les feuilles tombent, les jours raccourcissent, il y a plus de fantômes sur les routes que de gouttes d’eau dans la mer et c’est la saison où les lutins farceurs sortent des bosquets.

Mais ils ne vous font plus rire. Pourquoi ?

Ils m’envoient des messages de détresse adressés par les fées, les Belles Dames protectrices de la Nature. Je les côtoie depuis plus de soixante ans. Croyez-moi, elles n’apprécient pas du tout que les hommes polluent le territoire des houziers, ces petits farfadets qui vivent près des ruisseaux. Les trolls vont créer des avalanches que les silfes – les esprits des airs – se chargeront de faire tourbillonner. Sur ce point, la féerie rejoint la science. L’astrophysicien Hubert Reeves n’a-t-il pas passé sa vie à nous alerter sur les dérives biologiques.

La fée est au cœur de vos récits. Que symbolise-t-elle ?

La fée, c’est le fatum, le destin. Nous sommes tous reliés à trois d’entre elles par un seul et même fil. La première le crée, c’est la naissance. La seconde en tisse la trame, c’est la vie. La troisième le coupe. Les fées sont des êtres sensibles qui vivent dans les fleurs en battant des ailes. Elles sont minuscules mais nous éclairent comme un soleil sur l’état du monde. Contrairement aux hommes, elles ne vivent pas dans la peur, ne se délectent pas des mesquineries et ont un goût immodéré pour le rêve.

Comme les enfants ?             

De moins de sept ans uniquement. J’ai toujours pensé que l’institutrice était le prolongement de la fée, son allégorie. Elle nous apprend le chant, le dessin, la poterie, le théâtre, la danse. Et puis « pouf ! », tout ça disparaît en primaire. Et on appelle ça l’âge de raison ! L’école coupe les ailes des enfants, accélère là où on devrait ralentir. L’apprentissage, c’est le temps long. J’ai mis trente ans à approcher le Petit Peuple constitué d’elfes espiègles et de gnomes.

Le rapport à l’espace-temps semble vous obséder ?

C’est la façon dont on nous manipule qui me terrorise. Aujourd’hui, on ne s’aventure plus en dehors des sentiers, on suit des parcours santé balisés. On ne contemple plus un paysage au détour d’un chemin, on impose des points de vue avec parkings intégrés. Et comble du comble, on pose des bancs suffisamment inconfortables pour nous empêcher de s’asseoir. Mon regretté ami François Terrasson, naturaliste au musée d’Histoire naturelle de Paris, avait l’habitude de perdre ses élèves en forêt. Tout le monde est revenu. Je regrette qu’il n’y ait plus ce Petit chemin qui sent la noisette comme le chantait Mireille.

Le fantastique est un chemin à la lisière. C’est important la notion d’entre-deux ?

J’aime la porosité des mondes, les histoires qui flottent sur la ligne de crête. Tout comme je préfère le doute de Bilbon Sacquet à la certitude de certains héros du Seigneur des Anneaux. Je suis sensible à ce qui est effrayant comme le révérend Harry Powell incarné par Robert Mitchum dans La nuit du chasseur, et effrayé par le manque de sensibilité. D’où mon admiration pour des acteurs comme Stewart Granger et Errol Flynn.

D’ailleurs, vous ne vous privez pas de relier conte et grand écran. Notamment cet été au cœur de la forêt de Brocéliande…

Le château de Comper, voilà un lieu magique. C’est vrai que je me permets quelques fantaisies en comparant le cinéma et le conte fantastique. Mais finalement, c’est quoi un western ou un film d’épouvante sinon des gens qui se retrouvent autour d’un feu de camp pour se raconter des histoires à faire froid dans le dos ? ça ressemble fort à un conte. Et souvent, le grand méchant loup est là, juste derrière l’arbre. Comme le dit mon ami Sylvain Tesson, on n’a pas besoin d’aller bien loin pour trouver le merveilleux. Il faut juste regarder ailleurs, désobéir.

Lire autrement aussi ?

Dans le Nord, on ferait mieux de donner à lire Les contes d’un buveur de bière de Charles Deulin plutôt que Les lettres de mon moulin. Deulin, c’est fleuri comme du Henri Pourrat[1]. Il faut soulever les fougères. A deux pas d’ici habite le Hututu, l’esprit des haies. On a pas mal de dragons aussi… Le Bouzouc à Berlaimont, le Lumeçon à Mons (Belgique). Et le P’tit Père Bidou, qui le connaît aujourd’hui ? Les mineurs lui donnaient un peu de leur briquet et en échange, il les prévenait des coups de grisou. Et puis les noms font voyager. Emile Verhaeren habitait à deux pas du Caillou qui bique. C’est pas enchanteur ça ?

Avec vous, chaque réponse est un roman. D’où vous vient cet amour de la narration ?

Pas de mes parents déjà. Ils voulaient que je sois expert-comptable. Je hais les chiffres ! Mon père était dessinateur industriel. Il traçait des lignes. Moi, j’aime les courbes d’Arthur Rackham, la patte de Gustave Doré. Petit, je lisais Bob Morane en cachette. Adolescent, quand j’avais un récit de Lovecraft ou une nouvelle de Bradbury en main, j’avais l’impression d’avoir un objet de contrebande.

C’est vrai que c’est la maladie qui vous a ouvert les portes du fantastique ?

Oui ! A cette époque, je voulais être tueur à gages… Coup de bol, j’ai attrapé la scarlatine. Je suis donc resté alité pendant quarante jours. Le vrai bonheur. J’ai découvert Claude Seignolle à travers sa Malvenue. Je voulais devenir Seignolle.

Et vous voilà elficologue. Il vient d’où ce néologisme ?

De Bernard Pivot. Il m’a reçu à Bouillon de culture. Il m’a avoué ne rien connaître en féerie. Je me suis présenté comme tel en direct. J’en avais marre de dire écrivain.

Vous avez l’amour des mots oubliés.

Et de leurs sens oubliés. Les mots sont enfermés dans la lampe d’Aladin. La dernière fois que j’ai frotté, un mot est apparu : miséricorde. La miséricorde n’est pas qu’un poignard. C’est un stylet, un couteau très fin qui passe à travers les mailles du chevalier pour atteindre la jugulaire d’un rival.

Le genre d’arme que pourrait utiliser un tueur à gages ?

Qui aurait perdu ses fées protectrices. Ce qui n’est pas mon cas.

Dates-clés
1945 : naissance à Charleville-Mézières.
1955 : attrape la scarlatine et découvre le fantastique confiné dans son lit.
1959 : entre aux beaux-arts de Valenciennes.
1965 : rencontre Claude Seignolle.
1990 : nommé Grand chancelier du Centre de l’imaginaire arthurien du Château de Comer.
1993 : reçoit le Grand Prix du livre des arts de la Société des gens de lettres.
1996 : La Grande encyclopédie des fées et autres petites créatures (Hoëbeke éditions).
1997 : Les contes du Petit Peuple (Hoëbeke éditions).
2019 : Les Sans-Visages (Le Lombart éditions).


[1] A la fois romancier, poète, conteur, biographe, essayiste et auteur de pièces de théâtre, Henri Pourrat a obtenu le Prix Goncourt en 1941 pour Vent de Mars.

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Franck Bürjes – Photochrome
02 novembre 2020
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