Pierre Bonnaure : une nature hors cadre

Il a été responsable des jardins du musée du Louvre et de l’Élysée. Amoureux des arts, Pierre Bonnaure dirige aujourd’hui le musée de la Chartreuse de Douai. L’occasion pour ce conteur hors pair de partager ses deux passions que sont l’histoire des jardins et l’architecture. A travers des œuvres qui n’attendent que vous.
Par Joffrey Levalleux
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Avant d’être appelé à diriger le musée de la Chartreuse, vous supervisiez les plus somptueux jardins de France. Quel regard porte l’homme d’extérieur que vous êtes sur ce soudain appel au vert qui a suivi les périodes de confinement ?

Je ne fais pas partie de ceux qui croient que la crise sanitaire ait modifié en profondeur notre rapport à la nature. Les confinements n’ont pas coupé les hommes du monde végétal. Ils l’étaient déjà. Quant aux déconfinements, ils ont donné un coup de fouet au grignotage des terres agricoles ! Pourtant Douai a des atouts. Des jardins publics, les bois Rivaux, des Asturies, de Cuincy, des maraîchages et des îlots sanctuarisés comme la réserve naturelle régionale des marais de Wagnonville. Il faut juste y aller.    

Comprenez-vous qu’on puisse craindre d’aller au musée comme dans un parc ? 

Je pense qu’en matière d’art, rien ne s’appréhende immédiatement. On peut être démuni comme quand on est face à une langue étrangère. Un des enjeux du musée de la Chartreuse de Douai est de créer une familiarité avec les œuvres.

Cela passe par des jeux, de la danse, du dessin, de la musique, que sais-je encore pourvu que l’art s’apprivoise avec pédagogie. Alors la chose tant redoutée devient une amie auprès de qui on vient se ressourcer. 

Comme dans un jardin ? 

Bien davantage car chaque peinture est une fenêtre sur un monde parfois lointain, imaginaire ou disparu. Le fait d’être dans la sublimation la rend poétique comme dans la Marine de Simon Jacobsz de Vlieger. Le vrai sujet n’est pas les bateaux mais l’eau que se disputent le ciel et la mer. Il y a une réelle conception architecturale. Autre exemple. Dans La Forêt, Jacob van Ruisdael & Nicolaes Berchem nous livrent la quintessence du paysage anglais avec de vrais portraits d’arbres, des chênes reconnaissables à leur port tortueux. Ce qui les motive n’est pas le cataclysme mais le jour d’après à travers la façon de construire la nature.  

Nature, architecture. Où va votre préférence ? 

Je pense que les plaisirs ne se hiérarchisent pas. Ils sont là, c’est tout. Ma double appétence pour l’histoire des jardins et l’architecture m’amène à tout mettre en perspective, une fois encore comme dans un tableau. Prenons l’exemple de Nature morte allégorique, chef-d’œuvre de Balthasar van der Ast exposé ici même. Au premier regard, que voit-on ? En haut du vide architectural, en bas de l’abondance végétale. Mais quand on regarde de près, les fleurs sont coupées, les fruits piquetés. Il ne s’agit pas d’une ode à la nature mais d’un poème sur la mort. Une vanité puissamment renforcée par un palais inachevé en arrière-plan.    

Un jardinier est-il un architecte  ? 

Prenons le plus célèbre de tous, André Le Nôtre. Il était notamment contrôleur général des bâtiments de sa Majesté et jardinier du Roi-Soleil. Sa particularité était qu’il dessinait les jardins en prenant en compte la croissance des arbres, en calculant l’influence qu’ils allaient avoir sur l’espace. C’était un paysagiste avant l’heure. Pour répondre à la question, un jardinier n’est pas forcément un architecte. Par contre, un peintre peut se faire l’écho des deux. 

C’est-à-dire ? 

Qu’une même toile peut porter en elle un double message à l’instar de La Sente du chou de Camille Pissarro. Qu’avons-nous ici ? La campagne environnante de l’Ile-de-France avec son paysage fluvial. C’est la sortie de l’hiver, les arbres ne sont pas encore en fleurs. Mais que perçoit-en en arrière-plan ? Des fumées d’usine. Dans un même tableau cohabitent une ode à la nature et le parangon du modernisme de l’époque.   

Dates clés 

1978 : naissance à Douai 

1996 : obtient son bac 

2001 : BTS aménagement paysager (Institut de Genech) 

2002/2004 : master en histoire des jardins (Ecole d’architecture de Versailles) et master en histoire de l’architecture (Université de Paris 1) 

2007 : chef-jardinier du musée du Louvre en charge du jardin des Tuileries et du Palais-Royal 

2012 : rénove les jardins du musée Delacroix 

2013 : co-commissaire de l’exposition « André Le Nôtre, un règne végétal » pour les 400 ans de sa naissance 

2017 : responsable des jardins de l’Elysée et des résidences présidentielles (pavillon de la Lanterne, Hôtel de Marigny)  

2020 : prend la direction du musée de la Chartreuse de Douai 

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Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Florent Burton / Musée de la Chartreuse Douai
06 avril 2022
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