Philippe Frutier, hauteur de vue

Ses photos aériennes valent tous les grands discours. Depuis 25 ans, Philippe Frutier cartographie notre région avec la précision et la vitesse du faucon pèlerin. Etre sur un petit nuage ne lui a jamais fait perdre de vue les réalités de notre société. Bien au contraire.
Par Joffrey Levalleux
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Philippe Frutier n’est ni photographe ni pilote d’avion. Il est les deux. C’est d’ailleurs ce qui le rend si unique. Mélange de Robert-Louis Stevenson pour ce qui est du goût de l’inconnu et du botaniste Charles-Henri-Marie Flahault pour ce qui tient de son amour indéfectible à Mère nature, il est surtout de ceux qui ne savent pas mentir. « Le jour où j’ai fait mon premier vol en parapente ? Oui, je m’en souviens. J’avais 30 ans. J’ai atterri dans un buisson de ronces à Mazingarbe… J’ai dû mettre une heure à m’en dépêtrer. Ce jour-là, j’ai arrêté de rêver que je volais. » Mais pas de rêver, ni de voler. Nuance. 

Un avion dans la tête

Finalement, à dix ans près, Philippe Frutier aurait pu être cet écolier interrogeant le ciel immortalisé par Robert Doisneau dans L’Information scolaire (1956). Aujourd’hui, le labadens a bien grandi. Ses mots, comme sa carrure de deuxième ligne, vous plaquent gentiment au sol. « A sept ans, tous les gamins veulent être dans un cockpit. Puis à quinze, ils veulent être riches… Mon père agriculteur était fasciné par les avions. Il m’emmenait voir les Fouga Magister aux meetings régionaux tout en sachant qu’il ne piloterait jamais. » A défaut d’être aux commandes lui-même, l’homme de la terre aura semé une petite graine dans la tête du fiston.        

Ciel, un vestige !

Que ressent-on quand on est à 300 mètres d’altitude ? « De la sérénité, un plaisir infini et l’impression d’être aux premières loges d’un monde qui change vite [voir encadré]. Voler, c’est aussi ouvrir un livre d’histoire-géo. Pierre Demolon [1], qui m’a accompagné à plusieurs reprises, m’a fait prendre conscience de ce millefeuille enfoui en me montrant des traces bien visibles : ici une villa gallo-romaine, là une tranchée de la Première Guerre mondiale. » Depuis 25 ans qu’il sillonne les airs, Philippe Fruitier a mis en boîte tous les paysages qui ont défilé sous ses ailes à 150 km/h. Bocage de l’Avesnois, marais audomarois, cordon littoral, parc du Marquenterre… Mais serez-vous capable de les reconnaître ?

Déformation professionnelle 

Car si la tranchante verticalité des clichés de l’américain Jeffrey Milstein brouille les pistes, l’angle de Philippe Frutier déroute en créant un jeu de textures. Avec lui, un bassin de décantation ressemble à la Côte des Squelettes de Namibie, une mosaïque de champs de céréales à une barre chocolatée, et Stella-Plage, avec ses cabines colorées et ses touristes en short, à une saynète de Playmobil®. « Le ciel, c’est la beauté du diable car la hauteur anamorphose puissamment. Le chevalement s’écrase, le terril conique s’aplatit, la grande ville rétrécit, les gens… disparaissent ! » Parfois, huitième (photographie) et premier art (architecture) se confondent.

Prenez l’Anneau de la Mémoire de Philippe Prost. A côté des tombes de Notre-Dame de Lorette, on dirait une auréole posée sur un jeu de dominos. Là-haut, un autre leurre tout aussi étrange est à l’œuvre : le rapprochement des choses éloignées. « Par temps clair, le cap Blanc-Nez est aligné avec la Crête de Vimy. » Déroutant.

Dans une autre vie, Philippe Frutier vendait des isolants haute performance. « J’étais cadre commercial, je gagnais bien ma vie mais j’étais malheureux. » Et voilà qu’à 38 ans il décide de tout plaquer. De vivre de sa passion comme dans Artistes de la vie[2]. D’être hors cadre. Pour un photographe, c’est culotté.

Adopter la bonne altitude 

Depuis 2010, un phénomène inquiète Philippe Frutier : les coulées de boue. Depuis son cockpit, l’enfant de la ferme constate que la nature qui l’a vu grandir peine de plus en plus à éponger les pluies. « De Montreuil-sur-Mer à Marquion, l’homme déboise à tour de bras. Et je ne parle pas des produits chimiques qui appauvrissent les sols », tempête le photographe. Pour lui, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises herbes, « la biodiversité, c’est la vie. Ce que je constate, c’est qu’en dix ans, les vers de terre, les abeilles, les perdrix, les alouettes ont déserté. » En mars dernier, pour les grandes marées de printemps, il avait survolé le cordon littoral des Hauts-de-France. Ce qu’il a vu dans l’objectif donne à réfléchir.

A Wissant, la nouvelle digue en béton érigée pour freiner les assauts de la mer est tout simplement contournée. A Calais, l’agrandissement du port a carrément modifié les courants marins, créant une nouvelle île de deux hectares. Attention à ne pas trop sous-estimer la nature.« Elle pourrait nous le rendre au centuple. »


Dates clés

1958 : naissance à Boiry-Saint-Martin (Arras)
1970 : prend sa première photo : son grand-père Alphonse
1980 : se procure son premier appareil photo d’occasion, un Canon ftb 50 mm
1981 : s’inscrit au club photo d’Achicourt
1993 : il fait voler son père, Elysée, pour la première fois à ses côtés
1996 : crée Altimage, sa société de photos aériennes en ULM
2007 : sort Le Nord-Pas-de-Calais à tire d’aile aux éditions Degeorge
2013 : achète son ULM Tecnam P2004 Bravo, un avion léger à voilure haute

[1] Ancien directeur du service archéologique de Douai.

[2] Documentaire de Pierre Westelynck paru en 2018 

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Franck Bürjes ; Philippe Fruitier
02 juillet 2020
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