Paisibles jardins, rencontre avec Gilbert Fillinger

Les commémorations du Centenaire sont désormais achevées. L’atmosphère s’est remplie de saveurs automnales et là où l’on s’est battu autrefois, la nature a fait éclore un sentiment qui allie souvenir et recueillement. Tel est l’esprit des Jardins de la Paix. Et pour évoquer ce programme ambitieux, nous avons donné rendez-vous à Gilbert Fillinger, son concepteur et directeur d’Art & Jardins Hauts-de-France, à Vimy. C’est là qu’un jardin a été créé par une équipe de paysagistes canadiens, il y a tout juste un an, en novembre 2018.
Par Bertrand Fournier
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Nous sommes ici près de la crête de Vimy, si âprement disputée en avril 1917, au cœur d’un parc de 117 ha planté d’arbres et d’arbustes du Canada. En contrebas d’une large percée végétale qui dégage la vue sur le fameux monument canadien de Walter Allward, on trouve l’un de ces Jardins de la paix. Mais au fond, c’est quoi un Jardin de la Paix ? 

Gilbert Fillinger : C’est une sorte de porte ouverte vers le futur, un endroit paisible qui apporte un contrepoint à des lieux emblématiques de la Première Guerre mondiale. Ici, vous l’avez remarqué, les stigmates de la guerre ont volontairement été conservés. Le sol est encore bouleversé par les centaines de trous d’obus témoignant de l’atrocité des combats. Et au milieu de ce paysage, à proximité du centre d’interprétation, on a ce lieu de quiétude, qui invite à se poser, à se recueillir ou à s’interroger sur la paix et se projeter sur son avenir parfois fragile.

D’où vient cette idée ? 

GF : Elle vient de ma rencontre avec Joseph Zimet, l’ancien directeur de la mission du Centenaire. Moi, je dirigeais à l’époque la Maison de la Culture d’Amiens. Et nous faisions le constat qu’après ces quatre années de commémorations, il n’y aurait finalement pas grand-chose de pérenne. Alors, pourquoi ne pas faire des jardins : des jardins dans des lieux de mémoire, qui posent la question de la paix et que l’on étendrait à l’échelle de toute la région des Hauts-de France. C’était l’idée que je lançais et à laquelle la Région adhéra immédiatement. 

Créer un lieu de recueillement est important dans le concept même des jardins de la paix ? 

GF : Le fait que les visiteurs puissent s’asseoir à un moment donné dans leur parcours fait partie du cahier des charges. Ici, l’assise a été créée à partir d’un chêne entier tombé l’hiver précédent. C’était une opportunité dont les paysagistes ont tiré parti. Mais pour revenir à l’expérience du visiteur, il faut qu’il puisse recentrer ses énergies après avoir vu ce qui s’est passé ici, qu’il puisse méditer ou trouver même une forme de résilience qui permettra de mieux envisager l’avenir. J’en suis davantage convaincu depuis que je suis allé à Hiroshima l’été dernier. Dans ce lieu véritablement bouleversant, j’ai trouvé justement qu’il manquait un jardin, un lieu pour se poser et méditer. 

Et justement, la proximité des lieux de mémoire, est-ce l’un des autres critères ?

GF : Tout à fait. On ne pouvait pas mettre ces lieux n’importe où, d’autant que l’idée était de faire intervenir des paysagistes des trente-cinq pays protagonistes. Il y avait donc du sens à négocier avec ces lieux de mémoire, à être au plus près d’eux comme ici à Vimy, à Arras ou à Notre-Dame de Lorette. Sur les treize jardins de la paix que nous avons créés, nous avons réussi à chaque fois à être quasiment accolés aux lieux de mémoire. 

Vous évoquez les pays protagonistes…

GF : Trente-cinq nationalités ont été engagées dans ce conflit meurtrier et toutes ont finalement perdu. Quand un conflit provoque autant de morts, il n’y a pas de vainqueurs ou de vaincus, il y a des morts et des familles qui les pleurent. Les jardins de la paix ambitionnent de créer autant de jardins qu’il y a finalement eu de nationalités engagées, pour qu’ensemble elles puissent dire aussi aujourd’hui « plus jamais ça ! »

Cela veut dire que leur nombre est aujourd’hui arrêté ? 

GF : Nous en avons programmé trente-cinq jusqu’en 2022. Treize d’entre eux sont déjà réalisés. Nous avons encore beaucoup de travail. Mais la liste n’est pas fermée, car malheureusement ce ne sont pas les champs de bataille qui manquent dans la région. Mais il est impératif de nouer de véritables partenariats, tant dans la réalisation que dans l’entretien. Dans le Pas-de-Calais, nous avons par exemple une aide financière de la collectivité départementale, à hauteur de 50.000 € depuis deux ans. Mais au-delà des aspects financiers, il faut surtout que l’on ressente l’envie, car on s’engage sur le long terme.

Vous êtes naturellement de tous les jurys des concours que vous lancez, sauriez-vous réaliser un Jardin de la Paix ? 

GF : Non, pas du tout. Je suis certes un peu jardinier. Je suis même un grand amoureux de roses que je cultive chez moi. Cette plante convient parfaitement à l’esprit du lieu où j’habite et à mon mode de vie. Je voyage beaucoup et il me faut des plantes qui n’ont pas besoin de beaucoup d’entretien. Les roses sont idéales pour cela. Ce sont également des plantes très robustes. Mais pour le reste, je crois qu’il faut savoir où est sa place. Je reste cependant très attentif aux propositions qui sont faites. Les fleurs blanches reviennent souvent dans les compositions, mais ce ne sont jamais les mêmes. Ici, par exemple, ce sont des amélanchiers du Canada. Ailleurs, on trouvera d’autres plantes. Utilisées dans un esprit différent, elles procureront la même sensation d’apaisement. Finalement, on n’a pas besoin de faire un jardin japonais pour susciter la méditation.

Le collectif Escargo

Lauréat du concours du jardin de la paix de Vimy, ce collectif de paysagistes et de designers québécois, créé en 2015, s’est déjà illustré par de nombreuses créations internationales et possède plusieurs récompenses prestigieuses à son actif. Ses trois membres fondateurs se décrivent volontiers comme « amoureux, joueurs, gourmands et sensibles », des qualificatifs qui leur permettent de créer des lieux singuliers qui laissent la part belle à la poésie, à la contemplation et à la rencontre, fut-elle improbable et inattendue. « Nous souhaitons poétiser le quotidien par une pratique ouverte, dansante, décloisonnée et joyeuse. » 
Karyna Saint-Pierre, Pierre-Yves Diehl et Julie Parenteau forment le collectif Escargo.

Pour en savoir +

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Franck Bürjes ; Art & Jardins HdF
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