Oublier la guerre : les soldats australiens derrière la ligne de front

Entre 1916 et 1918, près de 300.000 Australiens sont venus prêter main-forte aux forces du Commonwealth sur le front de la Somme. Mais au-delà des atrocités de la guerre, ces soldats débarqués loin de leurs terres natales, ont aussi découvert des villages authentiques et pittoresques, presque touristiques : des villages de l’arrière-front de la Somme qui ont été autant de parenthèses de vie et qui nourrissent aujourd’hui un tourisme de mémoire profondément humain.
Par Bertrand Fournier
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Des horreurs de ces jours, je ne dirai rien. En revanche, je ne peux taire le merveilleux travail fait par les brancardiers. […] C’en est assez de la guerre. Nous nous reposons maintenant dans un petit village paisible et c’est un plaisir de profiter de la douce herbe sous les pommiers et d’oublier les traces de la guerre, de penser à notre douce maison. Ces mots sont ceux d’Horace Parton, un jeune soldat australien cantonné durant la Première Guerre mondiale dans le village de Vignacourt. Comme lui, des milliers de soldats, de toutes les nations, ont transité ici avant de partir au front ou en en revenant.

Le centre Sir John Monash, une immersion dans l’histoire

Arrivés dans la région en mars 1916, les Forces Impériales Australiennes, ont pendant plus de deux ans et demi, participé à de nombreuses batailles. Parmi elles, la bataille de Villers-Bretonneux scella les fondements de la nation australienne. Elle reste le point d’orgue de l’engagement de ces soldats et d’une nation toute entière. L’Anzac day, qui fut célébré le 25 avril 2018, marqua le centenaire d’une bataille déterminante pour Amiens, mais aussi l’ouverture d’un centre d’interprétation devenu une étape incontournable pour plus d’un million et demi d’Australiens, qui chaque année, parcourent la région, sur les traces de leurs aïeux. L’expérience multimédia du Sir John Monash Center est unique et immersive. Au fil de votre déambulation, vous embarquez dans un parcours de vie singulier, celui de soldats enterrés ici. Ils vous parlent comme à un proche, vous livrent leurs sentiments, leurs craintes ou leur bravoure. Vous êtes à leurs côtés lors de la Bataille de Villers-Bretonneux et vous êtes aussi le confident de leur quotidien, de cette vie de cantonnement et d’attente, et vous partagez leur étonnement d’un pays bien éloigné du leur.

Car il faut bien avoir conscience qu’heureusement, ces soldats du bout du monde ne passaient pas tout leur temps sur le front. L’historien Philippe Nivet, spécialiste de la Grande Guerre, rappelle d’ailleurs qu’un soldat passait 85% de son temps en dehors des zones de combat. C’est ainsi qu’à l’époque, Amiens était devenue une base arrière pour toutes les troupes du Commonwealth et pouvait vivre à certains égards à l’heure anglaise. Des tea-room avaient remplacé certains cafés traditionnels. Des matchs de football étaient improvisé entre locaux et soldats anglais. Dans la campagne, on aidait aux travaux des champs, dans les fermes, en échange de vrais repas.

Se faire tirer le portrait à la ferme Thuillier de Vignacourt

A Vignacourt, au nord-ouest de la Somme, Anglais, Ecossais, Hindous, Australiens ou Chinois défilèrent et stationnèrent, parfois pour quelques jours ou quelques semaines. Beaucoup travaillèrent dans les fermes du village. Mais l’une d’elles avait quelque chose en plus. Cette ferme était celle de Louis et d’Antoinette Thuillier, cultivateurs et …photographes.

En 1913, Louis qui était passionné de technologies nouvelles et de choses modernes, s’était passionné pour la photographie, au point de faire l’acquisition d’une appareil photo à plaques de verre. Sa femme, Antoinette, fut rapidement entrainée dans cette aventure passionnante. Avec la guerre, ils furent les témoins privilégiés d’une autre guerre : celle des soldats de passage, de la vie quotidienne d’un village de l’arrière. En trois ans, ils réalisèrent des milliers de clichés, des milliers de portraits, tantôt techniques, tantôt mis en scène.

4000 plaques photographiques racontent ces scènes de vie captées dans l’instant, où chacun s’efforçait de tenir la guerre à distance. Seuls ou en groupes, en tenue militaire ou déguisés, dans une attitude détendue et presque insouciante que les Australiens résument sous le terme d’ausie, ou portant parfois les stigmates de la guerre dans le regard, ces « diggers » auraient pu rester dans l’oubli. Mais heureusement, ce trésor fut redécouvert il y a quelques années, redonnant vie à ces milliers d’inconnus, auxquels il fallait désormais remettre un nom. C’est désormais la mission de The lost Digger : comme un devoir de mémoire.

Faites l’expérience de la réalité superposée

Dans la ferme des Thuillier, devenue un centre d’interprétation, consacré à cette page d’histoire exceptionnelle, vous allez faire un bon en arrière de plus de cent ans. Grace au dispositif développé par la start-up Skyboy, primée pour la qualité de ses projets d’Overloap reality, vous allez plonger de manière immersive aux côtés d’Antoinette Thuillier et de son appareil photo. A l’aide d’une tablette ou un smartphone, vous allez vous retrouver à ses côtés, face à un groupe de soldats australiens venus se faire tirer le portrait. Ils plaisantent et prennent la pose face à l’objectif. Ils sont souriants, détendus et fraternels. Vous êtes là, avec eux quelques minutes avant la prise de vue. « Vous n’êtes pas au cinéma, devant une fiction, ou sur le web, vous êtes à l’endroit exact où l’histoire s’est déroulée et ça change tout dans l’expérience d’un visiteur devenu témoin », précise Vincent Burgevin, le fondateur de Skyboy. Allez, 1…2…3…Cheeeeese !!

Visiter les fameuses grottes de Naours

A quelques kilomètres de là, Naours a aussi été un village de l’arrière-front. On avait coutume de dire que les fameuses grottes avaient abrité un hôpital militaire. Mais le site, qui avait servi de « muche » durant la Guerre de Trente ans et qu’un curé-archéologue avait rendu accessible dès la fin du XIXe siècle, allait révéler un autre pan de son histoire. Gilles Prilaux, archéologue -mais pas curé- se souvient bien de ce 12 mai 2014, lorsqu’à la lueur de sa lampe torche, à 30 m sous terre, apparurent 3200 inscriptions gravées ou simplement écrites au crayon à papier sur la pierre calcaire : 3200 noms de soldats de la Première Guerre -dont 2000 venaient d’Australie- se détachaient en noir sur les parois blanches. « Tous ces noms étaient d’une fraîcheur incroyable, se souvient Gilles Prilaux, comme s’ils avaient été écrits là il y a quelques minutes à peine ».

Dans un dossier spécial consacré à cette découverte, le magazine Géo évoqua ces « émouvants fantômes de la Grande Guerre : William, Rudolph, Allan ou Stuart, ces gamins […] ces prénoms perdus dans les limbes de l’Histoire. » Tous étaient venus « visiter les fameuses cavernes de Naours », comme le dira l’un d’eux. Visiter, c’est le terme utilisé, et la révélation : les grottes de Naours n’avaient finalement pas servi d’hôpital mais étaient une destination touristique, comme on dirait aujourd’hui. Pour des milliers de soldats en permission, venus combattre loin de leurs bases, Naours faisait partie des lieux à voir. Le soldat Allan Allsop écrivit à la date du 2 janvier 1917 de son diary : « le site est merveilleux. Les grottes contiennent 300 pièces à peu près, dont l’une mesure 1000 mètres de long. Une division entière pourrait entrer dans ce lieu : hommes, chevaux, armes. »

En retraçant l’histoire de centaines de soldats, Gilles Prilaux s’aperçut que parfois, les noms de ces Soldats voyageurs (cf. encadré) étaient la dernière trace d’un moment insouciant avant de tomber dans l’horreur de la guerre et d’y rester. Derrière chaque nom, il y a un homme, une famille, une histoire que Gilles s’attache toujours à reconstituer. Désormais, chacun de ces parcours de vie est valorisé et vient enrichir le nouvel espace d’interprétation qui complète la visite des grottes.

Gilles Prilaux passeur d’histoire : les soldats voyageurs récompensés

L’enthousiasme de Gilles Prilaux n’a pas tardé a gagné les élèves du collège des Coudriers de Villers-Bocage. Avec lui, ils se sont mis dans la peau de véritables archéologues et de détectives en herbe, cherchant à retracer le cours de toutes ces histoires personnelles qui, à un moment donné, se sont croisées ici, à 30 m sous terre, dans les grottes de Naours. Sensibilisés à l’histoire du lieu et de ses occupants de la Première Guerre mondiale, tous se sont pris au jeu de remettre des visages sur ces noms inscrits, de retrouver l’histoire de ces jeunes soldats, souvent à peine plus âgés qu’eux, et de faire le lien avec leurs famille australienne d’aujourd’hui. Ce projet singulier, plein de sens et d’émotions, fut récompensé en 2016 du Prix de l’éducation citoyenne et du Prix Sadlier-Stockes[1].

Pratique

Durant la période de confinement, les sites présentés sont fermés au public. En fonction, des annonces gouvernementales des prochaines semaines, il convient de se renseigner au préalable sur les ouvertures de ces différents lieux.

Sir John Monash Center
route de Villers-Bretonneux, 80800 Fouilloy
Tel : 03 60 62 01 40
Internet : www.sjmc.gov.au


Vignacourt 14-18
Centre d’interprétation de la collection photographique Louis et Antoinette Thuillier
196 rue d’Amour, 80650 Vignacourt
Tél : 06 73 69 55 49


Cité souterraine de Naours
5 rue des Carrières, 80260 Naours
Tél : 03 22 93 71 78
Internet : citesouterrainedenaours.fr/


 [1] Le lieutenant Clifford Sadlier et le sergent Charlie Stockes se distinguèrent par leur courage et leur bravoure lors de la Bataille décisive de Villers-Bretonneux, le 25 avril 1918. Ce prix est remis depuis 1989 par le gouvernement australien à une école primaire française, un collège et un lycée qui mènent des actions de commémoration de l’Australie en France.

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Laurent Desbois – Lwood ; Bertrand Fournier -iCéÔ ; Denis Gliksman – Inrap ; Gaelle Girard – Inrap ; Nicolas Boucher ; Collection Thuillier Fondation Kerry Stoke
24 avril 2021
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