Les joyaux de l’Art déco

Le Printemps de l’Art déco aurait dû être l’un des grands rendez-vous culturels et patrimoniaux de la région avant que les circonstances n’en décident autrement. Nous avons cependant décidé de maintenir cette balade dans quelques-uns des plus beaux joyaux de ce style architectural et décoratif caractéristique du milieu des années 1920. Ensemble, nous vous invitons à pousser les portes de ces édifices que nous avons sélectionné dans l’ensemble des Hauts-de-France pour vous faire découvrir tout le raffinement et la liberté artistique de ces « années folles », celles où l’on avait retrouvé le goût de vivre après quatre années de guerre.
Par Bertrand Fournier
Grands Bureaux de Lens_55_Rectangle

Les Nouvelles Galerie d’Amiens

A Amiens, tout le centre-ville avait été bombardé en juin 1918 et la célèbre rue des Trois Cailloux qui rassemblait déjà les grands magasins de la ville, présentait un triste visage au moment de l’Armistice. Parmi ces commerces, Les Nouvelles Galeries n’avaient pas été épargnées. Déplacée dans la rue pour rejoindre un emplacement plus visible à l’angle de la rue des Corps Nus sans teste, cette enseigne ne fut reconstruite qu’en 1927. Le chantier fut confié aux architectes Marcel Dastugue et Paul Viard, qui venaient d’achever la construction d’une autre institution commerciale à Douai (voir Douai).

Ici, d’emblée, un sentiment de monumentalité domine avec ce fronton qui marque l’entrée de ces Nouvelles Galeries, mais aussi avec ce rythme imposé des pilastres qui encadrent les fenêtres et qui renforcent les lignes verticales de la composition. Mais c’est évidemment à l’intérieur que toute la splendeur décorative des compositions géométriques et florales s’appréciera : roses, corbeilles de fleurs stylisées, motifs en tourbillons entraineront le visiteur dans une élégante spirale qui au fil des étages vous permettra de vous rapprocher de ces décors jusqu’à atteindre la terrasse, où la vue sur la ville est époustouflante.

Le collège Saint-Jean-Baptiste de Bapaume

À la fin de la guerre, la ville de Bapaume est elle aussi à rebâtir intégralement : les rues, les maisons, les commerces, les fermes et les écoles ! Si beaucoup d’édifices témoignent d’une reconstruction teintée de régionalisme, le collège Saint-Jean-Baptiste fait presque figure d’exception en suivant clairement les codes de l’Art déco. Le bâtiment, construit entre 1929 et 1931 par les architectes arrageois Dupont et Clavier, s’inspire de l’ancien édifice détruit, notamment la façade qui en reprend le rythme ternaire. Mais elle s’en distingue par une verticalité inédite, soulignée à la fois par les pilastres et par la juxtaposition resserrée des fenêtres. Le bas-relief qui couronne le sommet de cette façade raconte le Baptême du Christ. Traité avec des formes massives et hiératiques, il constitue l’une des belles démonstrations de sculpture Art déco. Mais c’est à l’intérieur que l’on trouve l’élément le plus raffiné. Ici, la magnifique rampe en fer forgé de l’escalier n’est en effet pas sans rappeler l’Empire State Building construit au même moment à New-York. Et oui, rien que ça ! Ce choix d’une architecture novatrice, exceptionnel à Bapaume, portait peut-être un message à destination des parents : « Confiez-nous vos enfants, nous en ferons des adultes modernes ».

La piscine Roger Salengro de Bruay-la-Buissière 

Inaugurée le 1er août 1936, la piscine et école de natation de Bruay-en-Artois eut d’abord cette double vocation d’être un équipement à la fois ludique et pédagogique. La population minière de la Fosse 9 qui n’avait jamais eu le loisir d’apprendre à nager, et le contexte du Front populaire et des premiers congés payés, firent le succès immédiat de cette piscine. Mieux, ses dimensions exceptionnelles lui permirent d’accueillir jusqu’à 600 personnes et fut ainsi le symbole de toute une période où l’on parlait de loisirs. Elle constitue aussi un des exemples les plus aboutis de l’Art déco dans la région, peut-être parce qu’elle en fut aussi un des exemples les plus tardifs. L’architecte communal Paul Hanote exploita ici tous les codes de ce style dans une expression plus épurée que d’ordinaire et dans une approche à la fois fonctionnaliste et hygiéniste : les 246 cabines individuelles, les douches et le solarium sont quelques-uns des éléments modernes d’un véritable paquebot, dont le coût avoisina le million de franc, financé en partie par les gains du Pari mutuel. 

Cambrai, la Chambre de commerce et d’Industrie

Derrière l’hôtel de ville de Cambrai, l’architecte Pierre Leprince-Ringuet qui fut chargé de réaménager la ville en 1919, proposa de concentrer autour d’une nouvelle place, plusieurs activités commerciales et administratives. C’est dans ce contexte qu’il reconstruisit la nouvelle Chambre de Commerce et d’Industrie, avec la collaboration d’Ernest Herscher.

L’édifice, inauguré en 1930, conserve un programme décoratif d’une grande qualité dont l’un des éléments les plus remarquables est sans doute la grande verrière du hall d’honneur, réalisée par le verrier Auguste Tabouret. Paradoxe du thème retenu, cette verrière illustre la prospérité économique de la région, alors que justement, le pays est touché par les effets de la crise économique de 1929. L’agriculture qui est incarnée par les épis de blés et les feuilles de betteraves, les transports représentés par les chemins de fer et les canaux, et naturellement, l’industrie, dont la puissance est clairement incarnée par ses hautes cheminées de sucrerie et d’usines de chicorée, constituent le triptyque d’une économie reconstituée et ambitieuse

La boutique ‘A l’homme de fer’ à Douai

Tout comme les Nouvelles galeries d’Amiens, cette institution commerciale de Douai est l’œuvre de Marcel Dasturgue, qui semble s’être spécialisé dans la reconstruction des édifices commerciaux. Ce serait toutefois réduire le talent de ce grand architectes français, à qui l’on doit également l’actuel musée national d’Art moderne -ex Palais de Tokyo- à Paris. Avec son enseigne énigmatique aux lettres épurées et géométriques qui couronne l’entrée principale, « A l’homme de fer », reconstruit en 1926, incarne pleinement le renouveau commercial de la ville après la Grande Guerre. Cette institution douaisienne, dont l’origine remonte à 1829, est en effet un petit joyau de l’Art déco. Sobre à l’extérieur, avec quand même une nette influence régionaliste dans les étages de brique, c’est, là encore, en poussant les portes que vous pourrez admirer l’élément architectural le plus moderne de ce commerce : une coupole en béton armé, exceptionnelle de légèreté, ajourée de pavés de verre qui permettent d’éclairer naturellement l’espace central du magasin. Levez la tête. C’est ça aussi l’Art déco.

Les Grands bureaux de la Compagnie des Mines de Lens

En construisant ici ses Grands Bureaux, nul doute que la Société minière de Lens qui, à la fin des années 1920, employait 17.000 personnes, avait cherché à affirmer sa puissance retrouvée. C’est ce qu’évoque le bâtiment, long de 81 m, réalisé sous la direction de l’architecte Louis-Marie Cordonnier. Pour ce chantier, mené entre 1928 et 1930, l’architecte a développé un style régionaliste teinté d’emprunts formels de la Renaissance flamande, mais à l’intérieur, le style est radicalement différent.

Il témoigne d’un raffinement typique de l’Art déco, qui trouve sans doute sa plus belle expression dans la salle du conseil administration. Dans cet espace, où de toute évidence il fallait rassurer les investisseurs, les plus grands noms de l’Ecole de Nancy et de l’Art Nouveau, alors tombé en désuétude, furent convoqués. Majorelle et Daum mirent alors tout leur savoir-faire pour livrer un ensemble décoratif exceptionnel. En étant observateur, vous remarquerez entre-autre cette déclinaison du motif de la fougère, qui fait écho à l’origine du charbon, et qui figure en incrustation des opalines des luminaires comme dans les ferronneries découpées des cache-radiateurs. N’est-ce pas là le comble du raffinement ?

La salle Sthrau à Maubeuge

Parfois les apparences sont trompeuses, et à Maubeuge c’est derrière la façade baroque d’une ancienne chapelle jésuite datant du début du XVIIe siècle, que se cache un des exemples les plus aboutis de l’Art déco dans la région. Détruite en grande partie durant la guerre, la chapelle qui avait été désacralisée à la Révolution, fut transformée en lieu de divertissement. Et d’emblée, dans une ville où la population avait un besoin vital d’oublier des années de guerre et de douleurs, la salle Sthrau devint l’un des symboles des Années folles. En 1927, les architectes Jean et Henri Lafitte réalisèrent ici une œuvre exceptionnelle, dédié à la fête et aux arts. En témoignent les deux peintures murales qui illustrent la Cavalcade de Jean Mabuse, et le Feu de joie de 1749. Avec la magnifique verrière, et la Danseuse en ferronnerie, le spectateur plonge au cœur du raffinement d’un véritable chef d’œuvre de l’Art déco, restauré en 2018 par l’architecte lillois Etienne Sintive.

La danseuse. © Ville de Maubeuge

Le buffet de la gare à Saint-Quentin

Des verres opalines rouges et noires, des émaux de Venise, des tesselles dorées et toute une mosaïque en nuances de gris, assurément, en poussant les portes du buffet de la gare de Saint-Quentin, vous allez en prendre plein la vue. Ici, le décor envahi toutes les surfaces, du sol au plafond. L’édifice, intégré à l’ensemble de la gare, n’avait certes pas été détruit durant le conflit mondial. Il le fut cependant lors d’un gigantesque incendie en 1922 et sa reconstruction lancée en 1926, fut alors englobée dans le grand projet de rénovation urbaine du quartier de la gare. Mais au-delà de l’enveloppe architecturale, dont on soulignera quand même les grandes verrières et l’importance accordée à la lumière, c’est à l’intérieur qu’elle se singularise. Et de quelle manière ! Le décor réalisé par Auguste Labouret est exceptionnel. En jouant des symétries, il parvient à répéter neuf fois le même motif sans que l’on ait la sensation.

L’hôtel de ville de Tergnier

Si la ville de Tergnier est connue pour sa cité cheminote, conçue par Raoul Dautry dès 1919 et qu’elle fut un modèle de cité-jardin pour les autres cités de la Compagnie comme celle de Béthune ou Lens, elle recèle aussi bien des trésors d’Art déco. Parmi eux, l’hôtel de ville, reconstruit à partir de 1926 par l’architecte laonnois Paul Müller et inauguré par Paul Doumer en 1930, incarne une reconstruction à la fois élégante et teintée de régionalisme. La brique, savamment appareillée qui procure ici une réelle animation de la façade, ainsi que l’usage des pignons à pas-de-moineau, soulignent cette empreinte régionale.

A l’intérieur, les ferronneries de l’escalier monumental qui dessert les salles de réception de l’étage donnent toute l’ampleur décorative d’un programme là encore exceptionnel : salle du conseil, cabinet du maire et évidemment la salle des mariages, rivalisent d’un décor propre à ces « années folles ». La salle des mariages, salle d’apparat s’il en est, fut restaurée en 1990, et dotée pour l’occasion d’une étonnante verrière de l’axonais Didier Quentin, meilleur ouvrier de France.
L’originalité du lieu réside aussi par une autre lecture de la façade, plus symbolique et maçonnique, à l’image de l’horloge ou des fenêtres qui, pour certains, évoqueraient, les sept stades de la connaissance maçonnique. A méditer. 

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Hubert Bouvet (photographe) ; Charles Dubus (illustrations) ; Service ville d’Art et Pays d’Histoire d’Amiens Métropole ; Ville de de Cambrai ; Luc Couvée – Ville de Saint-Quentin ; Service régional de l’Inventaire du patrimoine culturel des Hauts-de-France.
10 avril 2020
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