Les fraternités de Noël 1914

Joyeux Noël, Fröhliche Weihnarchten, Merry Christmas ! Des cris de bons vœux fusent de part et d’autre du no man’s land. En cette fin décembre 1914, la Grande Guerre s’est installée dans les tranchées, pour une durée que les belligérants ne mesurent pas encore. Ennemis d’hier, et de demain, les soldats français, anglais et allemands nouent quelques liens, et échangent nouvelles et provisions. Oh, pas partout, certes. Sur les 700 kilomètres de front, quelques poches de fraternité se forment, dans le Nord, en Artois, en Picardie, notamment, fraternisations vite réprimées par les hiérarchies.
Par Appoline Mahé
Neuville-Saint-Vaast_Monument-aux-Fraternisations_Noel-1914

Des millions de conscrits, de réservistes et de volontaires se sont précipités avec fougue, “ la fleur au fusil ”, dans ce qui devait être “ la dernière guerre pour en finir avec les guerres ” , comme le martèle la propagande nationaliste et militariste.

L’enthousiasme du début s’est vite transformé en inquiétude profonde et en désarroi, face aux milliers de morts et de blessés fauchés par les armes nouvelles : fusils à répétition, mitrailleuses, et pièces d’artillerie.
Pour se protéger de cette énorme puissance de feu, côté allemand et côté allié, on a commencé à creuser des tranchées, pour préparer les offensives futures. C’est dans ces tranchées, souvent inondées, que les soldats des deux camps doivent tenir, mal équipés, dans le froid, l’humidité et la boue.

La même communauté de souffrance rapproche les cœurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires.

Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine. Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils.

Louis Barthas, combattant sur le front de la Somme, à Verdun et sur le Chemin des Dames, Carnets de guerre.

En cet hiver 1914, particulièrement rude, chaque camp vit dans son « trou ». Les tranchées ne sont parfois séparées que de quelques mètres, et il n’est pas rare que les soldats s’échangent des insultes, mais aussi des voeux de cessez-le-feu de courte durée … En ce début de guerre, certains sont encore prêts à se parler et s’arranger avec « l’ennemi ». Noël approche, des colis sont distribués des deux côtés, remplis de nourriture, de vêtements chauds, de cigarettes et de courriers.

C’est dans cette atmosphère qu’a lieu la trêve de Noël 1914, entre les soldats britanniques et les soldats allemands, ainsi que sur certaines lignes de front tenues par des Français et des Belges.

Enterrer les camarades morts, nouer des relations d’homme à homme, de paysan à paysan, échanger des nouvelles, des petits cadeaux… Cette respiration d’une dizaine de jours va permettre de relâcher la forte tension que les hommes subissent depuis des mois ! Et on commence à parler de reddition !

Ces fraternisations sporadiques se sont répété, dans une moindre mesure, à Noël 1915 et 1916, et, sur le front de l’Est, à Pâques, en 1915 et 1916.

Un monument en hommage aux “rebelles”

“Le Monument des Fraternisations que nous inaugurons aujourd’hui est unique en son genre. Il célèbre un acte de paix en temps de guerre. Il évoque un geste d’humanité au milieu du carnage. Il démontre aussi la force de la fraternité face aux démons de la barbarie.” tels sont les mots que prononça François Hollande, Président de la République, lors de l’inauguration du monument, le 17 décembre 2015.

Le Monument des Fraternisations est né de la détermination de deux hommes, le caporal Louis Barthas et ses Carnets de Guerre, et le cinéaste Christian Carion et son film ‘Joyeux Noël’, avec l’appui des élus locaux.

Louis Barthas, tonnelier de 35 ans, originaire de l’Aude, vit la « trêve de la boue » le 10 décembre 1915, en Artois. A son retour, il écrit,  à partir de ses notes,  ce qu’il a vécu au jour le jour. Les « Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 » sont édités en 1978. Barthas y raconte un épisode de fraternisation de décembre 1915, et émet le vœu de reconnaissance de cet élan d’humanité, courageux et fraternel.

Qui sait ! Peut-être un jour, sur ce coin de l’Artois, on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre les hommes qui avaient l’horreur de la guerre et qu’on obligeait à s’entretuer malgré leur volonté ”.

Quant à Christian Carion, il réalise « Joyeux Noël », un film qui ‘compile’ divers épisodes marquants des trêves de Noël 1914. « Joyeux Noël » est un véritable succès, tant critique que public.

Les silhouettes de la mémoire

L’idée du monument fait son chemin, notamment dans le contexte du Centenaire de la Grande Guerre. Il est inauguré en décembre 2015.

A Neuville-Saint-Vaast, 2500 m2 accueillent le monument, conçu par l’Atelier Sensomoto (Gérard Collin-Thébaut, concepteur, Sylvain Delboy et Sarah Kassler, paysagistes).

Ce site de paix et de mémoire est dominé par six silhouettes de verre teinté et coloré. Elles représentent des soldats français, anglais et allemands, en uniforme, sans armes. Trois d’entre eux sont debout, en posture d’accueil et de rencontre, les autres sont assis. Ils discutent, ils partagent. Une longue allée bordée de hautes parois en béton, où l’on devine des empreintes de planches, figure une tranchée… C’est par cette tranchée que le visiteur arrive et accède à l’espace du monument proprement dit ; un écho aux soldats qui sont sortis de leurs tranchées pour fraterniser. Une ligne de lumière symbolise la ligne de front. Sous cette ligne est inscrite en quatre langues (français, allemand, anglais, néerlandais) le vœu de concorde et de mémoire de Louis Barthas.

Au terme de cette allée-tranchée, des paysages typiques des pays autrefois en guerre sont mis en scène sur un belvédère : alignement d’arbres pour la France, prairies fleuries britanniques, et bosquets allemands, qui se fondent harmonieusement et offrent, au fil des saisons, le chatoiement de leurs couleurs.

Le Timescope installé sur place permet au visiteur de plonger dans une expérience de réalité virtuelle au cœur de la Première Guerre mondiale. © Office de tourisme Arras pays d’Artois

Témoignage français
La journée est très calme, une trêve spontanée s’établit sur tout le front du secteur, notamment aux deux extrémités où soldats allemands et français sortent par endroits des tranchées pour échanger journaux et cigarettes 
Au bois Touffu, nous avons pu enterrer 8 morts français remontant au 29 novembre, qu’on est allé chercher tout près des tranchées allemandes. Dans le secteur de la 55e brigade, des relations de tranchées se sont engagées entre nos troupes et des Bavarois. Un certain nombre de nos hommes et de Bavarois sont sortis de leurs tranchées, et se sont rencontrés à mi-distance environ, se sont serré la main, ont échangé des journaux, des cigarettes et des provisions de diverses natures. Invité par nous de se rendre, les Bavarois ont déclaré en avoir assez, mais ont refusé de se rendre pour l’instant, et vouloir réfléchir avant de prendre une décision.

Extrait des « Journaux de Marche et d’Opération », décembre 1914.

Témoignage allemand
Le 31 décembre nous avons convenu de tirer des salves à minuit. La soirée était froide. Nous avons chanté, ils ont applaudi (nos tranchées sont à 60-70 mètres des leurs). Nous avons joué de la guimbarde, ils ont chanté, et nous avons applaudi. J’ai demandé ensuite s’ils n’avaient pas d’instruments de musique et ils sont allés chercher une cornemuse. Ils ont joué et chanté les beaux airs mélancoliques de leur pays : c’est la garde écossaise, avec les petites jupes et les jambes nues. A minuit, les salves ont éclaté des deux côtés, en l’air ! Il y a eu aussi quelques décharges de notre artillerie, je ne sais sur quoi on tirait, les projectiles ordinairement si dangereux pétillaient comme un feu d’artifice !
Karl Aldag

« Lettres d’étudiants allemands tués à la guerre », 1914-1918.



Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères” ! (Voltaire)

Texte : Appoline Mahé
Photos : Bertrand Fournier
11 décembre 2020
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