L’église d’Harbonnières, la Renaissance maîtrisée

Au cœur des riches terres agricoles du Santerre, la silhouette de cet édifice religieux fend littéralement la ligne d’horizon. Plus on s’en approche, plus sa majesté éclate et n’usurpe pas son surnom de « Petite cathédrale du Santerre ».
Par Bertrand Fournier
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Ce nom qui évoque évidemment l’architecture gothique des grandes cathédrales, et sans doute en premier lieu celle d’Amiens qui célèbre cette année ses 800 ans, fut donné par un évêque de ce diocèse à la fin du XVIIIe siècle. Plus de deux siècles après, l’appellation pleine de fierté est restée. Toutefois, au-delà de la richesse du mobilier et d’une hauteur exceptionnelle pour une église de campagne qui, du haut de son clocher, s’élève à 37 m, son état sanitaire actuel appelle à la plus grande prudence. D’importants travaux seraient même à entreprendre rapidement pour préserver ce petit joyau d’architecture.

Cherchez la date

Si les sources attestent de l’existence d’une église paroissiale à Harbonnières au XIIe siècle, il semble que stylistiquement, l’édifice actuel soit bien plus tardif. Plus tardif, certes, mais de quand exactement ? Pour cela, il va nous falloir observer, scruter les pierres et cherches des dates. Et ça tombe bien, il y en a ici plusieurs.

A l’extérieur, le portail occidental, de style classique avec ses colonnes ioniques et son fronton triangulaire, porte la date de 1696 en chiffres romains (MDCXCVI). Mais cette date ne concerne que le portail manifestement ajouté a postériori. A l’intérieur, la grille qui sépare le chœur de la nef porte également une date : celle de 1715. Mais là encore, il ne s’agit que d’un élément de mobilier qui ne peut être mis en relation avec la construction de l’église elle-même. Il nous faut faire preuve de plus de perspicacité pour avancer dans notre enquête. A l’entrée de la chapelle de droite, un petit ex-voto de style Renaissance porte une inscription et surtout une date très intéressante. Malgré la mutilation de la pierre, on y devine encore : « Science / 1560 / Richesse ». A l’extérieur, au sommet du transept sud, juste au-dessus de la longue baie qui éclaire cette partie de l’édifice, sur un autre cartouche en cuir découpé est gravée la date de 1568.

Si, à ces éléments, on ajoute la présence, au tympan du portail sud, d’une salamandre couronnée, emblème de François Ier, qui fut utilisé jusqu’à la date de la mort du roi en 1547, une chronologie commence à se dessiner.

Tout est dans le style

Le portail justement nous fournit d’autres indices, de forme cette fois. Les deux colonnes torses qui encadrent cette l’entrée rappellent celles de la cathédrale de Senlis, que l’on date habituellement de 1520. Un peu partout, entre les fenêtres dont le remplage flamboyant devient plus épuré, des éléments de décor propre au style Renaissance apparaissent. Dans la nef, les chapiteaux qui couronnent les colonnes ondulées, ne sont plus que des cordons décoratifs de plus en plus stylisés. Progressivement, les éléments décoratifs du gothique flamboyant de la fin du Moyen Age cèdent la place à l’art de la Renaissance avec plus ou moins de maîtrise.

La Renaissance appropriée

Si l’on considère habituellement que ces nouvelles formes issues de l’art de la Renaissance ont été introduites en Picardie à une trentaine de kilomètres de là, avec le célèbre tombeau de Raoul de Lannoy de l’église de Folleville, érigé en 1513, on assiste ici à un phénomène plus subtil qui souligne une plus grande maitrise de l’assimilation des principes théorique de cet art. A l’époque, en matière d’architecture, on considère qu’à chaque niveau de l’élévation correspond un style : dorique au rez-de-chaussée, ionique un premier étage et corinthien au second. A Harbonnières, l’élévation devient spatiale et symboliquement spirituelle. Ainsi, à partir du transept, à mesure que l’on s’avance vers le chœur, le style des chapiteaux change, passant progressivement du dorique au ionique à l’entrée du chœur, et au corinthien dans l’abside. En cela l’édifice témoigne d’une grande subtilité dans cette appropriation de l’art de la Renaissance et d’une certaine maturité aussi.

Avec tous ces éléments, il devient plus facile de dater la construction de cet édifice entre 1530 et 1540 pour la nef, et plutôt vers 1560-1570 pour le transept et le chœur. Ainsi, bien plus que cette appellation flatteuse de Petite cathédrale du Santerre, l’église d’Harbonnières constitue surtout un témoin majeur de la Renaissance en Picardie, sans doute trop méconnu.

Fermez-moi ces fenêtres !

Sous les voûtes de la nef qui culminent à plus de 15 m de haut, on devine encore le tracé de fenêtres hautes qui ont existé au moment de la construction. Elles ont été rebouchées rapidement, sans doute au moment même du chantier de construction. En effet, avec une telle hauteur de voûtes, le recours à un système d’arcs-boutants était la seule solution pour contrebuter la poussée des voûtes. Mais c’était une solution coûteuse, qui fut rapidement abandonnée pour privilégier l’utilisation de la charpente de la toiture des bas-côtés pour assurer ce contrebutement. Quant aux voûtes de pierre, elles furent remplacées par de fausses voûtes en plâtre à la fin du XVIIIe siècle, après un incendie partiel qui endommagea cette partie de l’édifice en 1782.

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Laurent Desbois – Lwood
02 novembre 2020
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