L’église de Brie, un reliquaire de la modernité

Posé au bord des méandres de la Somme, le village de Brie possède une église qui étonne par sa modernité. Du bourg, seule la silhouette de la tour du clocher en béton armé domine. Elle est brute, massive et monumentale. L’édifice est un des joyaux méconnus de l’architecture de la Reconstruction que le Printemps de l’Art déco célèbre durant ces deux prochains mois.
Par Bertrand Fournier
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«  C’est une architecture à la fois très classique et très audacieuse, comme l’est celle d’Auguste Perret », résume Fabien Sauvé. L’architecte du patrimoine s’apprête à redonner à l’église Saint-Géry de Brie son éclat passé et l’esprit de sa construction originelle. Il souhaite que, tel un joyau brut, l’édifice de béton redevienne une source de fierté pour ses habitants. Et que ces derniers comprennent l’élégance et le caractère exceptionnel d’un monument réalisé par l’un des plus grands architectes français de l’entre-deux-guerres : Jacques Debat-Ponsan. 

L’élégance du béton  

Comme toutes les églises de cette zone furieusement dévastée par les combats de la bataille de la Somme de 1916, celle de Brie est ruinée à l’issue du conflit. L’examen technique mené en 1919 la juge “non réutilisable”. Il faut donc la reconstruire entièrement. D’expertise en contre-expertise, les années passent, les indemnités de dommages de guerre s’amenuisent et il faut sans cesse revoir à l’économie le projet de reconstruction de l’église. En 1930, il n’est plus vraiment question de savoir s’il faut reconstruire à l’identique ou dans le style régionaliste. La solution doit être radicale. Et c’est une église tout en béton, aux lignes épurées, moderne, directement inspirée de l’église du Raincy – réalisée quelques années plus tôt par Auguste Perret – que propose Debat-Ponsan au conseil municipal de Brie. 

L’assimilation d’un classicisme moderne 

Malgré cette référence évidente, le style personnel de l’architecte est ici bien lisible, comme le détaille Clémence Decrouy, l’animatrice du patrimoine du Pays d’art et d’histoire Santerre Haute-Somme. « Il y a clairement une écriture architecturale qui est propre à cet architecte. On retrouve souvent un clocher monumental, véritable signal mis en scène, une nef unique avec une géométrie signature et surtout un art de l’aménagement de l’espace, des bâtiments entre eux. » Ici, la géométrie passe par une déclinaison sur le chiffre trois, symbole de Trinité : des dessins du sol du narthex aux claustras des fenêtres de la nef et du chœur, en passant par le décor des fonts baptismaux ou de celui de la chaire à prêcher, le triangle est partout. « En observant les fenêtres, plus on monte dans les niveaux de la nef, plus le dessin s’enrichit », souligne Fabien Sauvé. Un peu comme dans les ordres classiques de l’architecture où l’on part du dorique pour aller au corinthien en passant par le style ionique. On a ici affaire à une architecture à la fois classique dans ses références et à une assimilation savante. 

Retour aux sources 

Aujourd’hui, malgré le caractère original et moderne de cette église, on peine à apprécier l’œuvre. Dans cette vallée de la Somme, le béton a accroché les lichens, les fissures lézardent ses plaques, les enduits sont fragilisés et à l’intérieur, le badigeonnage saugrenu – violet rehaussé de faux marbre veiné jaune – est venu gommer l’esprit initial de l’architecte.

A force de recherches sur l’histoire de la construction, des techniques novatrices employées comme l’emploi de plaques de calcaire marbrier, brillant et lisse, en remplissage de la structure de béton brut, Fabien Sauvé compte bien redonner ses lettres de noblesse à ce qu’il considère comme l’une des œuvres majeures de l’architecte de l’entre-deux-guerres. Bien sûr, il faudra aussi une part de réinterprétation. Notamment dans les vitraux colorés et abstraits de Marguerite Huré qui, à peine posés en 1937, ont volé en éclats lors du bombardement du pont sur la Somme en 1940. Mais à l’issue des quatre phases de travaux de nettoyage et de consolidation programmés, l’architecte imagine déjà ce que sera l’église d’ici deux ans. A l’extérieur, les plaques grises auront retrouvé leur aspect satiné et brillant. Et l’intérieur sera débarrassé de cette peinture. Tout sera blanc, simplement animé des vitraux colorés qui apporteront toute une gamme de nuances chaleureuses, retrouvant la scénographie d’origine. 

Un grand prix de Rome dans l’est de la Somme


Jacques Debat-Ponsan est l’un des architectes français les plus renommés de l’Entre-deux-guerres. Déjà distingué d’un Grand Prix de Rome en 1913, il devient, après la Première Guerre mondiale, l’un des acteurs majeurs de la Reconstruction dans l’Est de la Somme. Affecté au territoire de Péronne, il va être l’auteur de dizaines d’édifices publics et privés qui, au-delà d’un certain classicisme qui le rapproche d’Auguste Perret, soulignent aussi son ouverture aux courants stylistiques de l’époque : entre reconstruction à l’identique, Art déco, régionalisme ou moderne, Debat-Ponsan concentre et maîtrise les expressions architecturales d’une décennie pleine d’audace.   

    1882 : Naissance à Copenhague (Danemark) 
    1913 : Étudie à l’École des Beaux-Arts de Paris 
    1912 : Grand Prix de Rome 
    1918-1921 : séjour à la Villa Médicis 
    1924-1925 : Reconstruction des églises de Driencourt, d’Ennemain et Estrées-Mons 
    1927 : Reconstruction de l’Hôtel de Ville de Péronne et de l’église de Cléry-sur Somme 
    1928 : Architecte en chef des Postes et Télécommunication 
    1930 : Reconstruction des églises de Brie et de Roisel 
    1931 : Architecte en chef des Bâtiments civils et Palais nationaux  
    1933 : Construction du Groupe scolaire J.B. Clément à Boulogne-Billancourt. Il intègre également le comité de rédaction de la revue La Construction Moderne 
    1937 : Participe à plusieurs réalisations de l’Exposition internationale de Paris 
    1939 : Professeur à l’École des Beaux-Arts de Paris 
    1942 : Décès à l’âge de 60 ans

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Franck Bürjes – Photochrome
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