Le visage inconnu : l’âme de la Grande Guerre

Créé en 2017, finalisé six mois plus tard, Le Visage inconnu devait être une exposition temporaire de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Mais la vie en a décidé autrement, l’inconnu est devenu célèbre. Il fait même désormais figure de symbole.
Par Stanislas Madej
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Est-ce une simple photo ? Pourquoi n’est-elle pas plus nette ? probablement parce qu’elle date de la guerre et que les conditions de prise de vue n’étaient pas optimales en 14-18… En tout cas, cette image montre un jeune homme caucasien (ou est-il eurasien ?), au regard doux, le visage presque souriant, portant, apparemment, une casquette de soldat… Aucun doute, c’est un individu engagé dans les tranchées ! 

Et, pourtant, la vérité est très différente… Cette photo n’est pas une photo. Ce sont 30 000 photos réunies en une seule ! Une prouesse technique. Mais, surtout, un résultat étonnant. Incroyable. Tellement humain, alors qu’il a été réalisé par informatique : « on a voulu réaliser un portrait-robot de cette masse de gens impactés par la guerre. Un véritable algorithme a été créé pour compiler chaque photo, superposer chaque calque. Et il reste dans cette image finale un côté évanescent et doux. Fantomatique. Ça n’est pas un guerrier, explique Hervé François, directeur de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Il fallait qu’il représente l’humanité en guerre. Ces individus sont aussi des femmes et ils sont issus de tous les continents ». L’idée fondatrice est « l’humanité impactée par la guerre. Ça retranche les personnes âgées et les enfants ».

Un visage historique… et artistique

Car cette Première Guerre mondiale est avant tout la première qui a concerné tous les continents, l’humanité dans son ensemble. Elle est la première guerre industrielle. La technologie pèse lourd dans les pertes humaines, frappent les pays qui subissent les attaques. Le front est évidemment terrible pour ceux qui y sont envoyés. Mais, juste derrière ces lignes, ils et elles sont nombreux à soutenir les soldats. On trouve de nombreuses femmes impliquées dans l’aide aux combattants, dont évidemment des infirmières que l’on retrouve en photo assez régulièrement. Ce sont ces femmes qui adoucissent le portrait du visage inconnu.

En tout, Nathalie Clin, responsable de la collecte des clichés, a retrouvé près de 60 000 photos. La moitié seulement a été scannée « car il fallait que le visage soit très visible, de face ou de trois-quarts, mais pas plus. Avec le front, les yeux et le menton correctement placés pour pouvoir répondre à l’algorithme », explique-t-elle. Elle a cherché des visages complètement différents. Caucasiens, indiens, africains… Car la volonté était de créer un visage universel.

Au début du XXe siècle, la photo est une chose rare. Quand on doit être pris en photo, on se prépare. On s’affaire. On se fait beau. Et on pose. Ceci explique pourquoi certaines parties de la population sont plus difficiles à intégrer au projet. « On a facilement retrouvé les Européens. Ce fut plus compliqué pour certaines colonies de l’époque, notamment d’Afrique noire, de Chine, des Indes. Il n’y avait pas d’équilibre. Je me souviens avoir trouvé ces coloniaux au travail, voutés, courbés, ne posant jamais pour une photo, donc pas utilisables pour l’algorithme », ajoute Nathalie Clin.

Un succès, de nombreuses récompenses, une aubaine

Quand le directeur Hervé François a demandé à Nathalie Clin de travailler sur ce projet, elle a été particulièrement emballée. Elle pensait travailler sur une exposition temporaire, comme l’Historial en propose régulièrement : « je n’avais aucune idée du résultat ni de l’impact. J’étais hyper contente de pouvoir mettre des visages sur des événements. C’était donner un visage à la guerre ». 

Trois ans plus tard, Le Visage inconnu, c’est son nom de baptême, est toujours en place. Très visible et attirant dès l’entrée dans la première salle de l’Historial. Cette image a reçu de nombreuses récompenses dans le milieu de la communication et de la publicité. Elle a été conçue par une agence de communication parisienne, Fred & Farid, qui a également supporté le coût de production élevé de ce projet. « Il y a un vrai travail historique sérieux, mais ça n’est pas une base de données renseignée. C’est une démarche symbolique », commente Hervé François.

Entré dans les manuels scolaires pour illustrer la Grande Guerre, devenu sujet du Diplôme national du brevet (fin de 3e), Le Visage inconnu est devenu un véritable symbole, qui émeut toujours autant et peut-être plus qu’avant, Nathalie Clin : « aujourd’hui je ressens toujours beaucoup d’émotion en voyant le visage inconnu. J’ai davantage conscience qu’il est composé de milliers de photos, que ce sont des milliers de vies qui sont racontées. J’ai une espèce de fierté, car on a créé quelque chose d’international, qui va laisser une trace immense, qui marque les enfants : c’est un visage qui va rester ».

« La technologie de mémoire au service de la guerre technologique »
La visite de l’Historial de Péronne s’accompagne de réalité augmentée, grâce à plusieurs applications pour smartphones. La dernière en date, « Sky Boy », permet d’écouter les témoignages des hommes et femmes qui ont porté les costumes exposés. Placez votre téléphone devant le « QR code » et une infirmière, un soldat, vous raconte sa guerre… Impressionnant, dynamique, prenant… Et très instructif.

Texte : Stanislas Madej
Photos : Teddy Henin ; Historial de la Grand Guerre
03 novembre 2021
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