Le Jardin d’Eutychia à Péronne, un parfum de bonheur

Premier des Jardins de la Paix réalisés en 2018 pour commémorer le Centenaire de la Première Guerre mondiale, le jardin d’Eutychia est une évocation du bonheur : un bonheur caché mais accessible, comme l’a voulu Peter Donegan, son concepteur. Il suffit de descendre quelques marches pour le trouver, là, au pied de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne.
Par Bertrand Fournier
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On le découvre d’abord du pont-levis qui mène à l’ancienne forteresse de Péronne et qui accueille aujourd’hui l’Historial de la Grande Guerre. De là, la perspective du jardin se dessine et l’on embrasse le dessin des massifs généreux, tout en rondeurs et colorés. Les odeurs, elles viendront plus tard. De l’autre côté, les arbres fruitiers et les bancs invitent à se poser. On cherche à descendre. C’est là, à gauche. Nous voici au fond des douves.

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Dans cet espace conçu autrefois pour empêcher les assaillants d’entrer dans le château enserré par les glacis des fortifications, on se sent aujourd’hui protégé, à l’écart du bruit de la ville, dans une ambiance à part, sereine. Les Carex pendula aux tiges graciles dansent avec la brise et répondent aux mouvements lents des herbes fontaines et aux verveines de Buenos Aires. Avec les Physostégies de Virginie, les Népéta de Mussin, et les heuchères pourpres, la gamme chromatique de tons violacés et mauves domine jusqu’à en devenir lumineuse avec ces Echinacées pourpres qui nous incitent à avancer vers le fond des douves. Ce tableau d’équilibre des couleurs trouve naturellement sa complémentaire, plus lumineuse encore : une molène à fleurs denses qui s’élance du massif au milieu des santolines dont les bouquets jaunes ont désormais laissé la place à un tapis argenté qui se déroule jusqu’aux Rudbeckias lumineuses. Un vrai bonheur pour les yeux des promeneurs. 

Une certaine idée du bonheur 

Et ça tombe bien car c’est en pensant au bonheur que Peter Donegan a imaginé ce jardin. Le paysagiste irlandais, de renommée internationale, se défend d’avoir fait ici un jardin irlandais. D’ailleurs il n’y a qu’à lever la tête et observer le nombre de drapeaux pour comprendre qu’il était impossible de réduire un tel jardin à un seul pays. C’est d’ailleurs pour cela qu’il l’a appelé du nom de la déesse grecque du bonheur, « une référence antique plus universelle, et qui, de sucroît, fait écho à la dénomination conventionnelle en latin des plantes », précise le paysagiste. 

Mais au-delà des variétés de cultivars et de fruits, la fierté de Peter Donegan est d’avoir donné tout son sens au « jardin public ». Ici, désormais les habitants comme les touristes sont invités à s’approprier le lieu. Mieux, « ils peuvent cueillir les fleurs pour les mettre dans les commerces et dans les restaurants de la ville, s’ils le souhaitent. Et d’ajouter : “même si le risque est qu’à un moment, il n’y ait plus fruits ni de fleurs… » Pour le paysagiste irlandais qui a imaginé le jardin d’Eutychia comme une offrande, le bonheur n’a de sens que dans le partage.

Jardin d’enfants, jardin d’avenir

En traversant les arches de briques du pont dormant, le paysagiste a créé un autre univers qui prolonge le précédent. Ici, à l’abri des fruitiers, les bancs sont à la fois proportionnés à la taille des enfants et disposés de manière à favoriser l’échange, la discussion et les sourires. Si le jardin s’inscrit dans le souvenir du passé par sa situation, il doit aussi être la promesse d’un avenir plus joyeux. Et quoi de plus beau que le rire des enfants. Pour Peter Donegan, c’est ça le bonheur !

L’interview de Peter Donegan

Pourquoi avez-vous été choisi pour réaliser ce jardin ? 
J’avais déjà été remarqué et récompensé pour des jardins plus traditionnels en Irlande ou pour d’autres qui traduisaient mes pensées, mes rêves. Mais j’ai été surpris qu’on pense à moi pour réaliser un de ces jardins de la Paix, en France, dans la Somme. Pourquoi moi ? C’est la question que j’ai aussi posé à l’organisation, car comme tout irlandais, l’humilité est dans notre culture. Au début, je n’avais d’ailleurs pas répondu à leur sollicitation, tellement je n’y croyais pas.

A Péronne, vous avez intitulé votre jardin, le Jardin d’Eutychia, la déesse grecque du bonheur, pourquoi ce nom ? cette référence ?
Je ne voulais pas faire un jardin irlandais. Quand vous regardez le château avec ces drapeaux de tous les pays qui ont été engagés dans cette guerre, c’est impossible de réduire ce lieu à un seul pays. J’ai donc choisi une référence grecque, plus neutre, dans laquelle tous les pays pouvaient se reconnaître. Et puis, cela faisait écho au latin, la langue dans laquelle les plantes sont nommées en botanique.

Ce n’est donc pas un jardin irlandais, ou qui rend spécifiquement hommage aux soldats irlandais tombés durant la Première Guerre ?
Non, pas du tout, c’est un jardin beaucoup plus universel, comme le sont les rêves. Lorsqu’un enfant regarde un arc en ciel, qu’il soit irlandais, allemand ou français, il ressent la même chose … C’est un jardin conçu pour faire sourire tous les enfants, pas seulement les enfants irlandais.

Et le bonheur ? 
ll est dans le fait que c’est un jardin qui se partage. C’est un jardin public, que tout le monde peut s’approprier, les habitants comme les touristes. Ce n’est pas un jardin ordinaire, c’est votre jardin. Vous pouvez cueillir les fleurs pour les mettre les restaurants de Péronne ou ailleurs. C’est un jardin conçu un peu comme une offrande où les gens peuvent se servir s’ils le souhaitent. Le risque c’est qu’à un moment, il n’y a plus de fruits et ni de fleurs… 
J’ai aussi voulu faire en sorte que ce jardin soit un moyen de regarder l’avenir avec le sourire, et notamment celui de nos enfants. C’est ça le bonheur…

Ça c’est l’approche conceptuelle du projet, mais comment on traduit ça en terme paysager ?
D’abord il y a le lieu, les douves dont le rôle était d’empêcher les assaillants d’entrer dans le château. Les gens tombaient dedans. Aujourd’hui, les gens appréhendent d’abord le jardin depuis le pont-levis qui constitue un point haut. J’aime bien cette idée d’avoir cette vue cavalière qui embrasse tout d’un coup. Ils n’y descendent que s’ils le souhaitent, en prenant l’escalier à gauche. C’est le point de passage obligé. Et à partir de là, ils s’y promènent, s’assoient, discutent, rient. On n’avait jamais conçu le bonheur dans les douves d’un château. Maintenant, si. 
J’ai aussi essayé de créer des ambiances différentes : à gauche, c’est plutôt un lieu de promenade, avec des plantes aux fleurs bleues, violet, rose, et des couvre-sol argentées réhaussées de pointes de jaune. Le tout invite à la fois à la lenteur de la démarche et à une certaine forme de gaité. Et à droite, vous passez les arches de brique, et les couleurs sont plus chaudes notamment pour la rampe fleurie, avec ces tonalités de rouge, comme pour signaler une forme d’interdit. Et comme c’est interdit, vous avez envie d’y aller… 

Les bancs publics c’est commun, mais ceux que vous avez disposé dans cette partie autour d’arbres fruitiers ont quelque chose de particulier
Oui, souvent dans les parcs publics, les bancs sont placés pour contempler un paysage ou pour attendre le bus. Les gens s’assoient les uns à côté des autres sans se parler. Ici, j’ai voulu que les gens soient les uns en face des autres, qu’ils puissent discuter, échanger ou pique-niquer. J’ai aussi voulu que certains bancs soient conçus aussi pour les enfants. 

Pourquoi avoir conçu un tel espace ? et l’avoir séparé de l’espace promenade ? 
Cela doit remonter à un souvenir d’enfance. J’ai sept frères et sœurs et je me souviens que lorsque nous avions visité le château de Versailles en famille, il n’y avait pas vraiment d’endroit pour se poser. Je revois ma mère avec ses dix baguettes, ses tranches de jambon et de fromage, les pommes et de l’eau. Et nous, face au château, sans ombre, en plein soleil et nos peaux de roux. Ici, je me suis mis à la place des visiteurs avec des enfants ; je voulais qu’à la sortie du château historial, ils puissent trouver un coin d’ombre, de quoi se poser et pique-niquer tranquillement. Pour moi, le côté pratique n’est pas séparé du côté esthétique.Les arbres fruitiers jouent ce rôle. Ils apportent l’ombre autour des espaces de pique-nique et en même temps, mais ils étouffent les paroles, les empêchent de se propager au niveau supérieur

Quelles plantes associez-vous au bonheur ? 
J’ai voulu que ce jardin ne donne pas l’impression d’être récent. Les murs et les tours de se château ont été reconstruits comme s’ils étaient de l’époque médiévale. J’ai voulu garder le même esprit pour le jardin en utilisant des variétés anciennes, comme des lavandes. Ce sont des plantes simples, communes, que j’ai pu connaître lorsque j’étais enfant. C’est le souvenir de ces senteurs, d’une enfance curieuse et heureuse que j’ai voulu retranscrire ici. C’est un peu comme si une femme d’aujourd’hui mettait le même parfum que sa grand -mère et s’habillait un peu vintage. On aurait impression qu’elle est d’une autre époque.

Parmi les plantes, il y a aussi quelques arbres…
Oui, il faut rappeler que mon projet a été un des rares à avoir l’autorisation de planter des arbres, surtout dans un lieu comme celui-là, où le passé est à fleur de terre. Il y a d’abord ces bouleaux plantés de chaque côté du pont, aux écorces très blanches, qui symbolisent la paix. Et puis à droite, vous avez une série de variétés anciennes de fruitiers. Mais ce n’est pas à proprement parler un verger. Ils sont disposés par trois de manière asymétrique. 

Finalement vous avez réussi à faire de ce lieu qui n’appartenait à personne un lieu qui désormais appartient à tout le monde, comment on parvient à cela ? 
Comme me disaient mes profs de fac, j’ai la faculté de rêvasser, de traduire cela en formules et de rendre ce rêve concret. Mais il n’y a pas de formule magique. Si vous trouvez l’équation pour tomber amoureux, le rêve est fini. Vous ne trouvez pas ?

La plante préférée de Peter Donegan

Ma plante préférée est le Saracocca humilis. Ce n’est pas une plante très visuelle ni très exubérante mais elle dégage un parfum incroyable. C’est sans doute l’une des plantes les plus sous-estimées de tous les temps. Elle est un peu comme l’éternelle demoiselle d’honneur qui voit ses amies se marier, qui ont leur moment de gloire, tandis qu’elle, elle reste dans l’ombre… Pourtant, c’est elle qui brille réellement.

Peter Donegan en 10 dates clefs

  • 1982 : A l’âge de 6 ans, fait pousser des plantes sous son lit et essaie de comprendre le phénomène de phototropisme.
  • 1995-1998 : Fait des études d’horticulture. 
  • 2001 : Création de l’agence Peter Donegan Garden Design
  • 2002 : Premières récompenses pour la conception et la réalisation de jardins paysagers : l’un de 22,5 hectares dans un domaine privé du XVIIIsiècle ; l’autre de 11 hectares dans un autre domaine privé du XVIIe siècle.
  • 2018 : Fait partie des 14 paysagistes sélectionnés dans le monde pour concevoir un jardin de la paix commémorant le Centenaire de la Première Guerre mondiale en Hauts-de-France.
  • 2019 : Conception du Jardin Eutychia au château de Péronne (Somme).
  • 2019 : Obtient la médaille d’Argent de la Royal Horticultural
  • 2019 – 2022 : Réalise la série Garden Designer DIY SOS pour la chaîne irlandaise RTE Télévision.
  • 2022 : Conception du Jardin Philophrosyne au château de Péronne (Somme).
  • 2023 : Participera au Salon international des fleurs et des jardins de Melbourne.


Texte : Bertrand Fournier
Traduction : Laura Leach – Photos : Art et Jardins Hauts-de-France / Yann Monel ; Bertrand Fournier
01 novembre 2022
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