Le jardin de Lansau ou la part d’ombre du paysage

En 1996, Fréderic Delessalle, à l’époque photographe et citadin, tombe sur cette annonce : « fermette à rénover dans un endroit calme et verdoyant ». Il n’en faut pas plus pour qu’il se retrouve propriétaire d’un ensemble de bâtiments en ruine et de trois hectares de prairie au milieu du parc naturel de Scarpe Escaut. Son défi : d’une page blanche, créer un jardin expérimental et harmonieux.
Par Bertrand Fournier
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“C’était une folie de se lancer dans un tel projet », reconnait Frédéric Delesalle. « Il y avait cette ferme dont les bâtiments ne demandaient qu’à s’écrouler, des pâtures baignées de lumière et bordées par un ruisseau, le Décours, et un noyer, seul arbre encore présent sur le côté de la maison. Plus loin, sur les rives du petit cours d’eau, quelques saules centenaires, une tourbière et une peupleraie. » Voilà à quoi ressemblait cette « fermette à rénover dans un endroit calme et verdoyant ». Et c’était bien ce que Frédéric recherchait : un lieu abandonné, mais préservé de toute transformation. Ici, rien ne semblait avoir bougé depuis des décennies. Aidé de l’architecte François Andrieux, aujourd’hui directeur de l’École nationale supérieure d’Architecture de Lille, Frédéric décidait de partir de l’intérieur même de la maison.

La première chose à faire était d’installer l’ombre

Pour lui, c’est de là que le jardin devait commencer. Être à l’intérieur et percevoir les espaces extérieurs mis en scène par le jeu des ouvertures, larges ou étroites, hautes ou basses. Ici, Frédéric a fait le choix de percements bas qui invitent à s’asseoir – l’idéal pour la contemplation – et à se rapprocher de la terre. De là, selon le cadrage voulu par le paysagiste, différentes natures s’offrent à nous : tantôt le regard se pose à quelques mètres sur les espèces les plus rares, des cultivars que Frédéric appelle ses « merveilles », tantôt le regard s’envole vers les prairies ensoleillées. Il voyage alors entre une haie basse, rustique, parfois moutonnante, parfois rectiligne, composée de fusains, viornes, cornouillers et charmes, et des haies suspendues, formées de saules ou de robiniers faux acacias. 

Éloge de l’ombre

Ce travail du regard, Fréderic le doit à son métier de photographe, qu’il a exercé avant de devenir paysagiste. Cette sensibilité se devine dans cet art de la composition, du cadrage, dans cette maîtrise de l’ombre et de la lumière. En citant Tanizaki, l’auteur de l’Eloge de l’ombre, on devine aussi l’attachement de Frédéric à la culture japonaise, où la clarté, trop éblouissante, ne l’intéresse que dans son rapport opposé. Pour lui, toute la difficulté du paysagiste est de créer cette ombre. « Autant, il suffit d’une journée pour créer un espace de lumière, en élaguant un peu, en défrichant, autant il faut une quinzaine d’années pour obtenir une ombre de qualité. Sans parler de la nécessité d’aménager ensuite l’intérieur de cet espace, en y apportant de la couleur, de la structure. » 

Chambres avec vues 

En parcourant le chemin ombragé, dessiné par un simple trait de coupe entre deux prairies gérées naturellement par quelques ânes, Frédéric Delesalle commente : « le jardin, c’est l’art de créer des atmosphères, mais surtout l’art de les relier élégamment. Il faut sans cesse recoudre les éléments entre eux, par les formes, les structures, les couleurs. » Un jardin à la Française n’aurait pas eu de sens ici. Il fallait au contraire un jardin rustique d’inspiration flamande, saupoudré d’un esprit japonisant pour cette sensibilité à la composition de l’ombre. Être en connexion avec cette ‘seconde nature’, agraire et pastorale, définie par l’historien du paysage John Dixon Hunt pour y aménager des ‘chambres vertes’ de ‘troisième nature’ où se retrouvent toutes les merveilles de Frédéric. Cette nature est ici à proximité immédiate de la maison ou délimitée plus loin sous la forme d’un enclos, une ‘chambre végétale’ formé de haies basses. Là, dans l’ombre des feuillages, un banc rouge carmin invite à la contemplation de la vue bien cadrée sur les prairies bocagères baignées de soleil. Au feuillage d’un magnifique érable du Japon, répond le blanc nacré de rose d’un érable ukigumo. Le sol, lui, est tapissé de variétés de fougères (polystichumdryopteris ou polypodium, appelés également réglisse des bois), de cyclamens, mais aussi de laiche d’Oshima (carex oshimensis) et d’heuchères citronnelle. Leur feuillage aux panachés de jaune apporte des touches lumineuses incroyables, mises en contraste par des Ophiopogons noirs. Avec subtilité et maîtrise, Frédéric apporte ainsi beaucoup de clarté à ses espaces ombragés. Nous étions prévenus : voilà un paysagiste qui aime travailler dans l’ombre.

Ma plante préférée : c’est le saule rustique, qu’on appelle aussi l’allot (‘l’arbre qui va à l’eau’), excellent pour la biodiversité qu’il est capable d’accueillir. C’est une plante très malléable, que l’on peut laisser pousser à 5 m de haut ou nanifier complètement à 50 cm si on le souhaite. Il se taille tous les ans sans technique particulière et se bouture très facilement. Je l’aime surtout pour ses couleurs. En hiver, quand il gèle, le saule blanc (salix alba) offrent des rameaux couleur violine. Au printemps, selon sa variété, ses chatons peuvent être d’un noir soyeux comme pour le saule Griffes de loup (salix gracilistyla) ou rouge pour le saule Magnique (salix magnifica).

Mon conseil de jardinier : si un arbre vous plait, achetez-le, car c’est la meilleure manière d’en faire quelque chose de magnifique. Mais si vous ne savez pas quoi faire dans votre jardin, observez-le, regardez ce qui y pousse avant de penser à tout enlever ou de commettre quelque chose que vous pourriez regretter. 

Mon outil de jardinage préféré : le cape cod. C’est un petit désherbeur manuel, robuste et maniable, à la lame courbe et drôlement efficace. C’est d’ailleurs le cadeau que je fais à mes clients car si j’aime créer des jardins, j’aime encore plus susciter des vocations de jardinier. Et cet outil est idéal pour se lancer ! 

Pour aller + loin
John Dixon Hunt. L’art du jardin et son histoire. Edition Odile Jacob. 1996, 113 p. 
Pascal Cribier. Itinéraires d’un jardinier, Editions Xavier Barral, 2018, 328 p.
Site Internet de Frédéric Delesalle : www.fredericdelesalle.com

Portes ouvertes 
Le jardin de Lansau à Marchiennes se visite les week-end des 8-9, 15-16 et 22-23 juin 2019, à 17 h le samedi et à 11 h et 17 h le dimanche.
Réservation obligatoire par mail : delesallepaysage@gmail.com.
Droit d’entrée : 5 € ; gratuit pour les enfants et les étudiants. 

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Frédéric Delesalle
02 mai 2019
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