Le cirque Jules Verne d’Amiens

« II paraît que cela ne tient guère ! » disait l'un. « Il paraît que les murs se sont lézardés ! disait l'autre. Voilà ! La toiture était trop pesante ! répétait celui-ci. Que de pauvre monde va-t-être écrasé là-dessous ? murmurait celui-là. Bref, un effondrement devait se produire tôt ou tard, peut-être même le jour de l'inauguration, et cette catastrophe compterait parmi les plus mémorables du XIXe siècle ! « N'allez pas au Cirque ! N'allez pas au Cirque ! » Ainsi ironisait Jules Verne en personne lors de l’inauguration du cirque, le 23 juin 1889. Plus d’un siècle après, le cirque est toujours là, en Majesté, et vivant !
Par Appoline Mahé
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Du cirque en bois…

Près d’un siècle avant que ce cirque ne soit construit, de nombreuses fêtes de plein air existaient dans la capitale picarde. Il y avait eu le cirque de l’écuyer italien Franconi [1] qui, dit-on, joua en 1789 dans le cloître de l’église des Cordeliers. Et surtout, l’Anglais Philip Astley, inventeur du premier cirque moderne, donna plusieurs représentations en 1797 devant des Amiénois enthousiastes, avant de rejoindre Paris. Si bien qu’au XIXe siècle, chaque année, au moment de la Foire Saint-Jean, on élevait un bâtiment éphémère en planches, qui servait de cirque. D’abord située autour de la cathédrale, les chapiteaux de toile de la foire Saint-Jean gagnèrent bientôt l’ancien bastion de Longueville, au sud de la ville : au pied des fortifications, les Amiénois assistaient alors à des spectacles de rue, croisaient des montreurs d’ours et de chiens savants… Mais à partir de 1845, les fortifications furent détruites pour permettre le développement du chemin de fer et la construction du quartier bourgeois d’Henriville, où résiderait justement Jules Verne quelques décennies plus tard.

En 1865, sous l’impulsion de la Société du Cirque, la municipalité d’Amiens projette la construction d’un cirque en dur sur le site de la place Longueville. Mais face à l’ampleur de la dépense, elle se contente d’un cirque provisoire en bois qui existera jusqu’en 1888.

…au cirque en pierre

L’idée d’un cirque en dur se concrétise vraiment à partir de 1887. Le maire républicain de l’époque, Frédéric Petit, cède alors aux arguments de son conseiller municipal, en charge des affaires culturelles… qui n’est autre que Jules Verne. Installé à Amiens depuis 1871, le romancier s’était en effet rapidement investi dans la vie locale de cette ville qu’il décrit comme “une ville sage et policée, d’humeur égale [et à] la société cordiale et lettrée”. Sa passion pour les arts circassiens transpire dans plusieurs de ses romans, écrits justement à Amiens : Mathias Sandorf, en 1883, et surtout César Cascabel, écrit en 1889. Dans ce dernier roman, les Cascabel sont des saltimbanques, des artistes forains, au milieu desquels évolue un jeune clown connu sous le nom de “Chocolat”, premier clown noir, qui inspirera le film du même nom, avec Omar Sy et James Thierrée, petit-fils de Chaplin et enfant de la balle !

Les plans du cirque en dur d’Amiens sont confiés à Émile Ricquier, architecte du département de la Somme et élève de Gustave Eiffel. L’édifice, contemporain de la Tour Eiffel de Paris, est achevé pour la Foire de la Saint-Jean de juin 1889, qui célèbre en même temps le centenaire de la Révolution Française. Dans son discours inaugural, Jules Verne souligne le caractère exceptionnel de l’édifice : « Le nouveau cirque est une œuvre d’art que votre administration municipale a voulu doter de tous les perfectionnements de l’industrie moderne. C’est le plus beau, sans conteste, c’est aussi le plus complet par ses aménagements et son outillage qui a été édifié en France et à l’étranger. » La monumentalité du projet, le choix d’un éclairage électrique, plus confortable que l’éclairage au gaz, ou celui d’un chauffage central alimenté par une machine à vapeur, la mise en œuvre des fondations sur les vestiges de l’ancien bastion, ainsi que la réalisation d’un tunnel ferroviaire sous la place, expliquent le coût de ce chantier exceptionnel, évalué à plus de 815.000 francs : une somme colossale pour l’époque.  

Mais qu’importe, depuis son inauguration, le cirque assure sa mission. On y vient nombreux voir les numéros de chevaux ou ceux de dressage d’animaux sauvages.

Un cirque en dur qui dure

Alors que la plupart des cirques en dur ont disparu au cours du XXe siècle, celui d’Amiens a survécu aux désastres des guerres. Seuls deux obus, en 1918, endommagèrent la toiture et les buvettes, et firent disparaître l’une des deux marquises de fer forgé tendues au-dessus des guichets.

La seconde moitié du XXe siècle ouvre une petite parenthèse dans l’histoire du cirque. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le cirque est hélas utilisé pour diffuser de la propagande antisémite, dont le nauséabond Juif Süss. Après la guerre, le cirque est “repris en main” par Alexis Gruss, qui en assurera la programmation. Mais l’intérêt du public pour le cirque baisse, notamment avec le cinéma et la télévision. Et puis le format du cirque d’Amiens ne correspond plus aux tournées des Grands cirques modernes : Pinder, Bouglione et Amar s’installent sous d’immenses chapiteaux. Le cirque d’Amiens devient le cadre exceptionnel de films comme Les Clowns, de Federico Fellini en 1972, ou Roselyne et les lions, de Jean-Jacques Beineix, en 1989. Il accueille aussi quelques numéros de la célèbre Piste aux étoiles, mais aussi des artistes. Claude François, Alain Bashung, les Frères Jacques, Johnny Hallyday, Barbara ou Laurent Voulzy y donnent de la voix. Le cirque devient salle de spectacle et accueille aussi des combats de catch et de boxe, des meetings politiques et des représentations théâtrales… Les arts du cirque sont tout de même bien loin.

Il faudra toute la personnalité d’Annie Fratellini, ainsi que d’Alexis et Arlette Gruss, pour que le lieu renaisse de ses cendres. La première édition de la Fête dans la Ville en 1978 ouvre la voie de cette renaissance et permet de porter un nouveau regard sur les esthétiques du cirque. Peu à peu, le lieu redevient un des piliers des politiques culturelles de la ville. Annie Fratellini prend en charge l’aspect pédagogique et crée l’Ecole du Cirque avec Jacques Vétillard, tandis qu’Arlette Gruss assure la direction artistique des spectacles. Elle est adoubée marraine du cirque, après la rénovation intérieure du bâtiment en 2003. Dès lors, son spectacle Carnaval inaugure l’avenir du Cirque Jules Verne, qui retrouve sa vocation première autour des arts équestres. Lucien Gruss senior ou Mario Luraschi, dresseur pour le cinéma, y prodiguent alors régulièrement leurs conseils avisés.

Le Cirque Jules Verne est aujourd’hui le centre névralgique d’un faisceau d’activités et de spectacles, mêlant cirque traditionnel et contemporain, arts de la rue, festivals de rue, formation professionnelle et pratique amateur. Il est intégré dans de nombreux réseaux, de la région à l’international, de Confluences Nomades, opération de diffusion de spectacles dans le sud des Hauts-de-France à The Green Carpet, réseau européen dédié aux arts de la rue, en passant par Territoires de Cirque, association nationale soutenant la création contemporaine.

De fait, le Cirque Jules Verne caresse deux objectifs : se nourrir de l’immense vivier des compagnies, y puiser des talents, et amener le public à découvrir, comprendre et apprécier la diversité et l’esthétique des arts du cirque et de la rue. Et surtout, diffuser du bonheur, des rires, de l’émotion, tant auprès du public que des artistes !

En Piste !
Vous ne le savez peut-être pas mais depuis le XVIIIe siècle, toutes les pistes du monde font 13 m de diamètre. La raison en est simple et technique. Pour guider les chevaux, le maître équestre qui se trouvait au milieu de la piste, n’avait généralement que sa voix et une chambrière de 6,50 m. C’est ainsi qu’on décida de considérer le diamètre optimal de la piste à 13 m ou un peu moins suivant la conversion feet et inches (en pieds et pouces), car c’est l’Anglais Philip Astley qui codifia ce qui est devenu cette règle devenue universelle pour tous les cirques du monde.


[1] Cet écuyer fonda le cirque-Olympique à Paris, renommé pour la performance de sa danseuse de corde Malaga.

Texte : Appoline Mahé
Photos : Cyrille Struy
20 mai 2021
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