L’Arras du Moyen Âge

À Arras, sur les murs de la salle des fêtes de l’Hôtel de ville reconstruit, une immense toile peinte en 1932 offre un superbe voyage dans la ville du Moyen Âge. Suivons le guide… et remontons dans le temps.
Par Agnès et Gérard Devulder
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Après que l’architecte Pierre Paquet, à qui l’on doit une grande partie de la reconstruction du centre historique d’Arras, eut achevé la reconstruction de l’Hôtel de ville et son beffroi, d’autres artistes renommés sont intervenus pour décorer les salles du nouvel emblème de la ville. C’est le cas du sculpteur ornemaniste Pierre Seguin, qui réalise les panneaux des lambris de la salle des fêtes, et surtout de Charles Hoffbauer, chargé quant à lui des peintures.

L’inspiration des gravures anciennes

Ici, sur cette immense toile marouflée de 240 m2, Charles Hoffbauer évoque la vie arrageoise de la fin du Moyen Âge. Pour nous plonger le plus fidèlement possible, l’artiste s’est inspiré de nombreuses miniatures et gravures anciennes, ce qui lui a permis de reproduire avec une grande fidélité les gestes des artisans, par exemple ceux des tonneliers ou des armuriers. Cela ne l’empêche pas d’apporter des touches personnelles : face à une marchande de poisson, un client se pince le nez. Ailleurs, on voit une servante d’auberge buvant derrière le dos du tavernier ou encore des paysannes qui se disputent sur le marché. Plusieurs scènes permettent de revoir des monuments aujourd’hui disparus. Un cortège des autorités de l’époque (les échevins) contournent sur la place de la Ville (actuelle place des Héros), la chapelle de la Sainte-Chandelle, la Maison rouge avec ses tourelles, les maisons à colombages. On visite aussi la Cité avec ses maisons des chanoines et sa cathédrale gothique disparue au début du XIXe siècle. En tout, ce ne sont pas moins de 170 monuments et habitations de la ville qui sont représentés ou imaginés.

Scènes d’époque et galerie de métiers

Pour évoquer le marché, Hoffbauer s’inspire du réalisme et de l’humour de Bruegel l’Ancien. Il montre l’afflux des campagnards arrivant d’Achicourt avec charrettes et baudets chargés de marchandises. Il présente les autres points forts du commerce : le marché aux grains avec sa foule bigarrée : vendeurs, acheteurs, inspecteurs, portefaix, mesureurs… Ces derniers sont chargés de la mesure du blé vendu. Autre thème développé par l’artiste, la kermesse avec des scènes pittoresques : archers s’entraînant au tir, charlatans arracheurs de dents, musiciens juchés sur des tonneaux, lutteurs, danseurs… Les femmes sont nombreuses à être représentées : une mère allaite son enfant, une autre berce un petit ou une autre encore, excédée, fouette son garnement ; d’autres filent à la quenouille ou au rouet. De nombreux corps de métiers sont représentés autour du travail du métal, du bois, du pain, de l’imprimerie auxquels il faut ajouter tailleurs, horloger, peintre, médecin, architecte…

Quelques libertés chronologiques 

S’il s’est souvent attaché à reproduire les gestes le plus fidèlement possible, à respecter les vêtements des personnages et les monuments de la ville, Hoffbauer s’est aussi autorisé quelques anachronismes. Il évoque en effet l’artisanat textile florissant d’Arras. Or, vers 1500, la production des célèbres tapisseries d’Arras (Arazzi) avait cessé pour laisser la place à une production textile de qualité médiocre. Ailleurs, la façade de l’hôtel des 3 Luppars est représentée telle qu’elle était en 1932, et non comme elle était supposée être au Moyen Âge. Mais c’est peut-être sous le ciseau de Pierre Seguin que les libertés sont les plus audacieuses. Sur les panneaux en bois, le sculpteur s’est en effet amusé à glisser discrètement quelques clins d’œil à la modernité. Là, il met sous nos yeux un cycliste et un automobiliste : allusion au maire de 1932, Désiré Delansorne, par ailleurs marchand de cycles et d’accessoires automobiles. Plus loin, on trouve un téléphone ou une raquette de tennis ! Finalement, en y prêtant attention, de nombreux indices nous rappellent que ce décor date des années 1930. Et puisqu’on vous demande d’être observateur, observez bien les 800 personnages de cette peinture monumentale, un seul d’entre eux porte la barbe. Saurez-vous le retrouver ? 

Mais qui est Charles Hoffbauer ?

Au moment où Pierre Paquet fait appel à lui pour réaliser ce décor monumental dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville, Charles Hoffbauer est un artiste international, reconnu aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Durant la Première Guerre mondiale, il est en France. Il exécute une série d’aquarelles en 1916 intitulées Six mois dans la Somme. Au début des années 1920, il est en Virginie, où il termine une vaste composition qu’il avait commencée en 1914. Grand prix de Rome en 1924, il expose dans toutes les capitales européennes et aux États-Unis. Du mois d’août 1931 au mois d’août 1932, il peint dans une église désaffectée son immense toile et l’installe ensuite à Arras. En 1941, il devient citoyen américain, s’établit à Rockport, au nord de Boston et y décède en 1957.

Fresque ou marouflage ? 

On assimile souvent les grandes peintures à des fresques, et la celle de la salle de l’hôtel de ville d’Arras n’échappe pas à cet abus de langage. Or, il s’agit bien d’une toile marouflée. Mais alors, entre fresque et toile marouflée, quelle est la différence ? 

La fresque (a fresco) consiste à exécuter une peinture directement sur le mur recouvert d’un enduit frais. Toute la difficulté est alors de peindre avant que l’enduit ne soit sec. Le marouflage, quant à lui, consiste à fixer une surface légère, en l’occurrence ici une toile, sur un support plus rigide à l’aide d’une colle forte dite maroufle qui durcit en séchant.

En savoir +

Visite des salles de l’hôtel de ville tous les dimanches de décembre à 15 h 00 sous réserve de disponibilité.
Renseignement et réservation à l’Office du Tourisme d’Arras Pays d’Artois
Tél : 03 21 51 26 95. – Tarif 4,50 € / adulte ; 3,10 € / enfant de + de 6 ans et étudiants.

COCLET D et A., DEVULDER A., NOBILOS F., TURNER F. La salle des fêtes de l’hôtel de ville d’Arras. En vente à la permanence de l’ASSEMCA, 2e étage de l’hôtel de ville d’Arras (le jeudi de 10h à 12h), à l’Office du Tourisme d’Arras Pays d’Artois et à la Grand Librairie d’Arras (21, rue Gambetta). Prix : 18 €

Texte : Agnès et Gérard Devulder
Photos : Laurent Desbois – Lwood
06 décembre 2019
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