L’agneau de prés-salés : pastorale en Baie majeure

Nous sommes allés en Baie de Somme sur le territoire des agneaux de prés-salés. Roland, Jackie et Laure nous attendaient. On les a suivis pas à pas au cœur des mollières, ces typiques zones recouvertes par la mer, qui font le sel de cette contrée.
104_9764_Reportage-Agneau-pres-sales-©Teddy-Henin-min

Sans la vigilance de Roland Moitrel, la brebis et les quatre petits qui l’accompagnent auraient sans doute attendu là, sans bouger, à la merci de la montée des eaux. Les pattes enfoncées dans vingt centimètres de vase, le groupe s’était embourbé dans un rieux aussi étroit que profond. Heureusement, Roland a l’œil. Du haut de ses 1 m 90, le berger est un faucon bienveillant au pays des canards pilets, des oies rieuses et des courlis cendrés. Depuis trente-cinq ans qu’il écume cette zone, où poches d’eau et ravines sournoises vous attendent au moindre tournant, l’homme sait mieux que personne que « le danger est partout, malgré les apparences. »

Sur ce point, on ne peut pas le contredire. Les prés-salés sont d’une rare beauté. Un panorama changeant délimité par deux balises fixes quand on fait face à la mer : Saint-Valéry-sur-Somme à gauche, le Crotoy à droite. Et quelque part au milieu d’un tapis de puccinelles[1] galonné de discrètes huttes de chasse, Roland et son bâton de pèlerin.

Entre terre et mer

Commençons par l’essentiel. Non, l’agneau de prés-salés n’a pas le goût de sel. En revanche, « il a un petit côté persillé et une saveur incomparable. Les gens l’apprécient pour son caractère. Comme ce territoire. » Debout dans le rieux principal, Jackie Masse est ici dans son assiette. « J’ai trouvé un lavagnon ! Et si je le faisais rissoler… À moins de lui trouver une petite sauce à base d’aster maritime… ». Le chef du restaurant la Terrasse, à Fort-Mahon, est en terrain conquis. Ce natif d’Arras connaît Roland depuis des lustres. D’où sa présence. « La Baie ? J’en suis tombé amoureux depuis que je l’ai vue pour la première fois », dit-il. On appelle ça un coup de foudre. Jackie pourrait écrire une encyclopédie sur son rapport à la nature, sur sa façon de cuisiner le carré d’agneau avec amour. Mais, pour l’heure, on doit retrouver notre sherpa des mollières.

Cinq-cents hectares de prés-salés, c’est un peu plus qu’un terrain de foot. Heureusement pour nous, Câline, le border collie de Roland Moitrel, fait des bonds de cabri au-dessus des plantes halophiles qui réapparaissent à marée basse. « L’estran révèle une nature endémique. Pour un cuisinier comme moi, c’est très inspirant », poursuit Jackie, avant que nous ayons atteint une énième passerelle en bois, où Roland décide de faire une pause d’observation panoramique sans jumelles. « Vous voyez là-bas, y en a une à l’écart du troupeau. Faut la ramener. » Comme ce fut le cas pour les brebis enlisées, Roland est le seul à avoir remarqué le minuscule point blanc à l’horizon. En fait, pas vraiment.

Open space infini

Ce matin-là comme tant d’autres, Laure Poupart est auprès de son mentor. Comme lui, elle a vu la brebis égarée sans piper mot. Car, comme lui, Laure apprécie les silences qui flottent ici comme le brouillard sur les tourbières écossaises. « Berger est une passion avant d’être un métier, souligne la jeune trentenaire. On est en veille permanente ». Sur le pont, 24h/24, 7j/7, 365j/an. Voilà le programme. De mémoire de berger, Roland ne se souvient pas d’avoir posé de vacances depuis ce jour où il a attrapé la brucellose. « J’ai dû arrêter. Mon frère a pris le relais. » K.O. quinze jours, cette force de la nature reprend le chemin de la Baie illico presto. « C’est mon bureau ici. Sans fenêtres…». Un open space quasi infini en Somme, seulement bordé par la D 940.

Plus on se rapproche de la saison estivale, plus ce cordon qui longe le littoral est pris d’assaut par les touristes. Il est fréquent que les voitures se garent sur le bas-côté pour admirer la transhumance des moutons. Mais, contrairement au Grand Canyon, qui bénéficie d’un impayable poste d’observation sur la vallée du Colorado (la fameuse Skywalk), les prés-salés n’ont pas encore d’équipement à la hauteur. En revanche, depuis peu et très officiellement, on peut accompagner les bergers pendant deux heures[2]. Et, qui sait ? Assister au moment où le troupeau se réunit dans la zone de repli, à quelques mètres d’une curieuse roulotte. Là se termine notre périple. « C’est notre maison secondaire de 6 m² », sourit Roland avant de s’assoir sur une souche d’arbre , son regard affûté perdu dans l’horizon. Décidément, le faucon ne se repose jamais.


[1] Plante vivace de 10 à 50 cm de haut, la puccinelle est une herbe estivale particulièrement appréciée des agneaux de prés-salés.  

[2] www.parcaventure-baiedesomme.com/


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