La dernière gaillette, un morceau d’Histoire

C’était il y a 30 ans. En décembre 1990, l’extraction du charbon s’arrête définitivement, clôturant 270 ans d’histoire dans le bassin minier du Nord-Pas de Calais. La fosse du 9-9 bis d’Oignies est le théâtre de la remontée de la dernière berline. A l’aube de cet anniversaire, nous sommes retournés sur place, là où certains ne voulaient pas dire adieu à la mine.
Par Claire Decraene
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Le 20 décembre 1990, c’était un jeudi … un jour d’hiver froid et gris. Sur une photo d’archives de La Voix du Nord, casque rouge de chef d’équipe vissé sur la tête, il est à peine visible, tout au fond d’une masse compacte, de mineurs, journalistes et curieux mêlés, agglutinée autour de la dernière berline remontée symboliquement de la fosse 9-9 bis à Oignies. Robert Khelifi, le chef des installations du site, fait partie des derniers témoins de l’épopée minière dans le Pas-de-Calais.

La fosse 9-9bis, un symbole

Dans le Nord, c’est à Fresnes-sur-Escaut, près de Valenciennes, qu’est découverte la première veine de charbon en 1720. Il faut attendre 1842 et la préscience intéressée d’une châtelaine d’Oignies, Madame De Clercq, pour mettre à jour un filon de charbon prometteur dans le Pas-de-Calais. Avec l’ingénieur Louis George Mulot, à l’origine de la découverte, elle crée la Société des Mines de Dourges en 1852, à laquelle est attribuée une concession minière. La fosse du 9-9 bis est édifiée dans les années 30. La guerre 14-18 a laissé le pays exsangue, mais il faut produire. Encore aujourd’hui, quand on arrive sur le carreau de fosse, les bâtiments en imposent.

En béton armé revêtu de briques rouges, ils abritent encore une machinerie complète. Les chevalements sont toujours là, marquant l’emplacement des puits. D’ici, sortent les premières berlines de charbon en 1933. L’extraction s’arrête en 1965. C’est à 1,5 km de là, à la fosse 10 d’Oignies, sur la commune de Dourges (aujourd’hui Delta 3), que les charbons remontent de toutes fosses alentours, qui font partie de la même concentration. Le 10, c’est le plus grand puit du bassin minier. Jusqu’à 6 500 tonnes de charbon net par jour y remontaient ! Au 9-9 bis, les puits sont dévolus au personnel et à l’entretien du matériel. Mais c’est ici que les journalistes immortalisent la remontée de cette dernière berline que la France entière découvre derrière son petit écran de télévision.

Un déclin programmé

Déjà dans les années 60, les toutes puissantes Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais donnent des signes d’essoufflement. Les veines sont trop étroites, profondes, difficilement exploitables. Les jeunes générations refusent ce travail pénible. Et le charbon distancié par le pétrole, le gaz, le nucléaire, prend du retard sur le marché explosif de l’énergie. Au cours des années 70, on commence à entendre le mot « reconversion », mais le démantèlement d’un empire industriel économique et social est un défi immense. Les uns après les autres, les puits ferment. La fermeture du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, initialement prévue en 1984, est repoussée sous l’ère Mitterrand à l’année 1990. Deux sièges continuent d’extraire le charbon : la fosse 9 de l’Escarpelle située à Roost-Warendin dans le Nord (arrêt le 26 octobre 1990) et le siège de concentration 10 du groupe d’Oignies, reliée par le fond à la fosse 9-9bis d’Oignies, qui employât jusqu’à 2500 personnes dans les années 60.

Un cirque médiatique

Dans l’ancienne lampisterie du 9-9 bis, ça soude, ça martèle, ça peint, ça discute. Les membres de l’Association ACCUSTO SECI* sont là comme tous les lundis, depuis 27 ans ! C’est le royaume de Robert Khelifi et la dizaine de membres actifs, qui ont permis de sauver le site des bulldozers. Robert est toujours aussi ému quand il se remémore les 20 et 21 décembre 1990. « Le 20, Je suis arrivé à 7h, comme d’habitude. Ils restaient une centaine de mineurs peut-être. La presse avait annoncé l’arrêt de l’exploitation. C’était la folie, car le carreau était ouvert à tous. Quand les mineurs sont remontés vers midi avec la berline, tous les journalistes voulaient recueillir un témoignage, le public voulait un morceau de gaillette, c’était le cirque quand même il faut bien le dire ! »

Le lendemain, le 21 décembre 1990, une cérémonie de dernière remontée de la berline signée et décorée est reproduite dans l’intimité pour les mineurs. Le carreau se doit être démantelé et nettoyé. « Le 30 décembre 1992, j’ai fermé le portail pour la dernière fois. Tous les ouvriers étaient partis, il n’y avait plus rien, témoigne avec émotion Robert Khelifi. Sa tristesse est toujours aussi vive. Je suis parti sans me retourner, je savais que le site allait être détruit. » Coup de théâtre, finalement, « le 2 janvier 1991, je devais ramener les clés. Mais le 1er au soir, Michel Doligez, le responsable du service démantèlement, m’appelle et me dit « tu gardes les clés, on ne ferme plus, on va créer une association, on va sauver le site ! » Je n’ai jamais rendu les clés… » La plus belle des musiques pour lui, reste celle de la machine d’extraction, qui, grâce à lui et tous les autres, fait tourner à nouveau les mollettes du chevalement.

Une nouvelle page d’histoire
En 1994, les bâtiments liés directement à l’extraction du charbon et les machines sont Inscrits Monuments Historiques, les préservant de la destruction. Rachetés par la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin en 2003 aux Charbonnages de France pour 1 € symbolique, les lieux entament leur reconversion. En 2005, le 9-9bis se dote d’un projet culturel dédié à la musique et au son contemporain autour du Métaphone, édifié en 2013, à la fois salle de concert et instrument de musique. Le 30 juin 2012, il est inscrit, avec 352 autres éléments représentatifs du Bassin minier Nord-Pas de Calais, sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO au titre de “paysage culturel évolutif vivant“.

UNE EXPOSITION EVENEMENT
L’exposition « De la gaillette à la reconquête » sera présentée dans la salle des douches du 9-9bis du 05 décembre au 20 septembre 2021.
+ d’infos : http://9-9bis.com/

*L’Association pour la Création d’un Centre de Culturel Scientifique et Technique de Oignies sur les Sécurités Industrielles, créée en 1993.

Texte : Claire Decraene
Photos : 9-9bis et Claire Decraene
02 novembre 2020
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