La clairière de tous les temps

Le Louvre-Lens est un musée, certes. Mais c’est aussi un parc remarquable qui lui sert d’écrin. Catherine Mosbach, paysagiste de renommée internationale qui a conçu ce parc, revient sur ce qui est aujourd’hui encore une de ses œuvres maîtresses.
Par Propos recueillis par : Bertrand Fournier
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Le parc du Louvre-Lens a été inauguré en même temps que le musée, il y a 10 ans. A-t-il pour autant été conçu dans la même temporalité ?  

Oui. Il faut rappeler que l’un des critères qui a prévalu au choix de Lens pour accueillir le musée du Louvre fut la possibilité d’un grand parc. Après, la volonté d’associer le projet architectural en même temps et au même niveau que la conception du parc a été quelque chose d’audacieux qui reste un exemple et quelque chose de rare dans la démarche. 

Comment travaille-t-on quand l’édifice n’existe pas encore ?  

Une fois le choix validé, nous avons passé le premier mois à dessiner notre compréhension du bassin minier au sens large et du site en particulier. Il y avait ce terril horizontal, ces structures, les cavaliers, véritable élément totem autour desquels se concentrait l’histoire de la mine. Nous avons consulté les acteurs pour comprendre leur attachement au site, comment ils le percevaient. En parallèle, nous avons dressé un inventaire précis de ce qu’il y avait d’un point de vue végétal et vestiges divers de cette économie. 

Qu’est-ce qui vous a inspiré dans ce site qui n’était qu’une friche à l’époque ? 

Justement le fait que le lieu avait une histoire, qu’on ne partait pas de rien. La poésie brute d’une friche a quelque chose d’inspirant.  

Et après, comment ça s’est passé avec l’agence Sanaa ?  

La première esquisse architecturale de l’agence japonaise est arrivée près d’un mois après qu’on leur a envoyé notre vision paysagère. Il s’agissait d’un véritable bijou au milieu d’une clairière. Notre idée maitresse était de nous appuyer sur les anciennes voies de distribution du produit extrait qui existaient pour proposer plusieurs entrées toutes équivalentes. D’où qu’il vienne, le visiteur aurait ainsi une perception singulière, un cheminement différent. Dans cette première version du musée, il n’y avait qu’une entrée principale au nord. Et puis, quinze jours avant le rendu final, l’agence Sanaa a complètement chamboulé son projet pour faire cette épure étirée qui s’articulait à nos allées de visiteurs. Cela nous confortait dans notre approche en travaillant sur les relations entre le parc et le musée d’une part, et celles du parc avec le territoire d’autre part. Ainsi, quel que soit l’endroit d’où les visiteurs venaient, ils accédaient à une partie du parc avec une perception et un cheminement différent vers le musée. Les anciennes voies de distribution de l’industrie du charbon devenaient ainsi les axes d’une nouvelle économie : celle de la culture. 

J’imagine que vous ne vous attendiez pas à un tel bouleversement ? 

Au début, je n’ai pas compris pourquoi l’agence passait d’un diamant architectural très aérien à une réponse minimale et sobre. La notion même de monument attendue semblait avoir disparu. Pourtant, après réflexion, c’est ça qu’il fallait faire. Si les cultures sont différentes, au final, elles nourrissent et font avancer. 

Comment se caractérise le parc ? 

Il faut l’imaginer comme un travelling qui traverse toutes les temporalités de la vie, tous les âges de ceux qui s’y promènent mais aussi tous les âges de la civilisation. Il répond en quelque sorte à la Galerie du temps du musée. C’est aussi un voyage décloisonné entre les périodes géologiques, historiques et biologiques. Un voyage qui permet d’être toujours en mouvement. Et puis, le parc évolue avec le temps, la météo et les saisons. Ma volonté a aussi été de conserver clairement la lisibilité de l’histoire du lieu. Je ne voulais pas qu’une strate en recouvre une autre. La culture n’a pas à effacer l’industrie minière ni même le milieu naturel. Chacune avait d’ailleurs profité de l’autre. 

Beaucoup voient une influence japonaise dans ce parc. Est-ce juste ? 

Cela me surprend toujours car ce n’est pas du tout ma source d’inspiration. Il ne faut pas voir dans ce parc un écho à la proposition de l’agence japonaise. L’effet japonisant qui est perçu tient peut-être au travail réalisé à partir des mousses et des lichens. Mais si je les ai utilisées, c’est parce que ces plantes fixent la pollution de l’air et traduisent la colonisation spontanée du site, trajectoire biologique du vivant. Un autre effet japonisant tient peut-être aussi à ces sentiers minéraux au tracé à la fois incertain et pourtant bien découpé, et à ces trous aléatoires qui les jalonnent. S’ils sont esthétiques, ils ont surtout comme vertu d’absorber les eaux de ruissèlement.  

VOTRE CONSEIL DE JARDINIER ?

Habitant Paris, je n’ai pas la chance d’avoir un jardin, mais quand je vais à la campagne, parfois je m’amuse à ramener des mottes de terre dans lesquelles il y a souvent plein de plantes en dormance. Et c’est un vrai cadeau de découvrir et de voir surgir des plantes complètement inattendues. A chaque printemps, c’est un réel plaisir. Alors, si j’ai un conseil à donner, c’est de rester ouvert à ce qui n’est pas maîtrisé. C’est aussi cela qui donne du sel à la vie. 

Est-ce que cela signifie que le parc est mal compris ?  

Cela a été le cas au début, notamment parce qu’il n’a pas été aussi complet qu’il aurait dû en raison des choix budgétaires. Maintenant, il semblerait que les choses sont différentes. Vous savez, un parc peut mettre 30 à 40 ans avant d’atteindre une maturité. Nous avons donc affaire à un préadolescent de dix ans. A cet âge, on n’est pas tout à fait accompli, on est un peu rebelle. Mais c’est aussi l’âge où tout évolue très vite. 

On vous considère comme l’une des grandes paysagistes françaises. Est-ce qu’il y a une patte Catherine Mosbach ? 

C’est ce que les gens disent. Pour autant il n’y a pas de copié-collé d’un projet à l’autre. S’il y a quelque chose de commun, c’est l’esprit. Il n’y a jamais de clivage entre les choses. Il y a toujours une hybridation des différents systèmes : le minéral et le végétal, l’eau, l’air et la lumière. C’est peut-être une manière de concevoir les projets dans leur dimension holistique. 

QUELLE EST VOTRE PLANTE PRÉFÉRÉE ? 

Ce n’est pas une plante en particulier mais plutôt une famille de plantes, les ombellifères. Elles sont pour moi des plantes qui, par leurs corolles blanches évanescentes, leur finesse incroyable et leurs tailles différentes, apportent beaucoup de poésie dans un jardin.  

Texte : Propos recueillis par : Bertrand Fournier
Photos : Catherine Mosbach, musée du Louvre-Lens, Philippe Chancel, Frédéric Lovino
09 juillet 2022
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