La banque de France de Béthune : banco pour l’art

Inutile de venir y déposer ou d’y retirer vos économies, cela fait quelques années que les caisses de cette banque-là sont vides. Pourtant l’ancienne succursale de la Banque de France de Béthune a été au cœur de l’activité économique du bassin minier. Elle conserve aujourd’hui une richesse d’une toute autre nature et s’ouvre désormais largement au public.
Par Bertrand Fournier
Salle des coffres - Banque de France Béthune

La Banque de France, fondée en 1800 par Napoléon, n’est pas une banque comme les autres. Elle est en effet la seule à avoir le privilège de pouvoir mettre en circulation des billets dont la valeur était garantie. Au XIXe siècle, avec le développement du commerce et de l’industrie et l’échange de sommes importantes, les billets furent particulièrement prisés. Pourtant, le développement des succursales de la Banque de France « en province » ne se fit que tardivement, poussé surtout par la menace de l’Etat de lui retirer ce privilège d’émission en 1897. A Béthune, la succursale de la Banque de France ne fut construite qu’en 1910, sous la direction d’Alphonse Defrasse, architecte en chef de la banque qui, de Carpentras à Orléans, de Pontarlier à Cambrai, conçut plus de soixante-dix établissements bancaires. Cet architecte, récompensé par un Grand prix de Rome, développa ainsi une sorte de plan type hiérarchisé et quasiment standardisé qu’il déclina selon les contraintes locales. Située au cœur de la ville commerçante, la Banque de France de Béthune devait aussi, selon le cahier des charges, « se tenir à l’écart des quartiers ouvriers et des théâtres ». En 1910, l’édifice « qui devait également, « attirer le respect du passant sans être luxueux » ne possédait encore que cinq travées. Son élégante façade ordonnancée en brique et pierre possédait ainsi la respectabilité d’un immeuble bourgeois, avec ce petit côté rassurant que l’on accordait aux édifices institutionnels. 

La Banque, acteur de l’économie d’après-guerre

Après la Première Guerre, Béthune se trouve plus que jamais au cœur d’un bassin industriel à reconstruire, et la Banque de France, véritable acteur de l’économie locale, a un rôle important à jouer. C’est notamment ici que transitait la paie des mineurs de l’ensemble du bassin. Entre 1924 et 1927, l’édifice est alors agrandi sur la parcelle voisine et un étage supplémentaire est ajouté pour l’appartement du directeur. Tiburce Degez, l’architecte de cette extension, en profite pour harmoniser les aménagements intérieurs, qui succombent à la mode pourtant légère de l’Art déco.

L’esprit des lieux

En 2006, la Banque de France qui avait vu ses missions évoluer avec le passage à la monnaie unique européenne annonce la fermeture de sa succursale de Béthune. Immédiatement, la municipalité, puis l’Agglomération de Béthune Bruay décident d’acquérir l’édifice pour en faire un lieu dédié à la culture et à l’art contemporain. Le projet prend d’autant plus son sens qu’en 2011, Béthune est désignée capitale régionale de la culture. Après cinq ans de travaux, le nouvel équipement est inauguré en 2016. L’agence Sintive, qui fut chargée de cette reconversion, réalisa la prouesse de conserver la plus grande majorité des éléments d’origine en place : le sol en mosaïque, les rampes d’escalier en ferronnerie, les immenses portes blindées de plusieurs tonnes, jusqu’aux sonnettes ou aux étiquettes présentes sur les étagères, tout a été conservé pour pouvoir témoigner de l’histoire du lieu ; une histoire qui se raconte dans les moindres détails et que vous pouvez suivre à l’aide une tablette numérique.

Tout ce que l’architecte touche se transforme en or

Si l’une des missions de l’architecte était de conserver un maximum d’éléments permettant de garder « l’esprit des lieux », une autre consistait à permettre l’accueil de cette nouvelle fonction culturelle et de son public dans l’ensemble des étages, y compris dans l’appartement du directeur, naturellement privé à l’origine. Clin œil appuyé à la fonction, l’agence Sintive proposa alors de souligner toute transformation ou extension d’un bardage métallique doré. Ainsi, le logement réservé aux artistes, appelé ‘le lingot’, ainsi que l’escalier hors œuvre et l’ascenseur attenant qui masquent en grande partie la façade sur jardin, constituent des extensions à l’écriture contemporaine clairement identifiables. Même la porte de l’ascenseur est recouverte d’une peinture dorée. Et à l’intérieur, la distribution des espaces sous combles, qui a parfois nécessité un élargissement des portes, bénéficie de cette même distinction, matérialisée par un encadrement doré.

Attirer le respect sans être luxueux

On peut dire que tous les matériaux présents concourent à honorer cette recommandation du cahier des charges de la construction. Depuis la façade extérieure jusqu’aux appartements privés, où le directeur pouvait également recevoir certains acteurs de l’économie locale, tout était fait pour incarner le poids du pouvoir économique de l’établissement : cheminées en marbre ouvragé, parement de marbres veinés en nuances de gris, parquets de chêne massif en pointe de Hongrie, lustres en cristal et escalier monumental. 

Superstition

Dans la banque, on ne plaisante pas avec les chiffres, et dans la salle des coffres plus qu’ailleurs ! En examinant de près les numéros des coffres-forts, vous remarquerez qu’il n’existe pas de numéro 13. Associé à la malchance, le milieu bancaire est unanimement triskaïdékaphobe (la phobie du nombre 13), mais il n’est pas le seul. Certaines compagnies aériennes suppriment aussi le chiffre 13 de leurs rangées de sièges. Les ascenseurs délaissent également le treizième étage au profit d’un 12a ou de la lettre M (la treizième lettre de l’alphabet). Comble de l’ironie, dans les années 1980, un sociologue américain estima que cette phobie du chiffre 13 coûta plus d’un million de dollars aux Etats-Unis « en absentéisme, annulation de billets de train et d’avion et d’un commerce dégradé le 13e jour du mois. »

Texte : Bertrand Fournier
Photos : Franck Bürjes
03 février 2020
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