Jean-François Caron : oiseau rare

Oui, on peut être amoureux de la nature et franc-tireur. Et c’est justement parce qu’hier il y a eu « terril » en la demeure qu’aujourd’hui, pour le maire de Loos-en-Gohelle, il est urgent d’agir. Entretien avec Jean-François Caron, un oiseau rare qui n’a jamais migré.
Par Joffrey Levalleux
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Entretien avec Jean-François Caron
Pour vous, l’heure de vérité, c’est là, maintenant. Pourquoi ?  

Parce que l’homme est arrivé à la fin d’un processus de démesure qui l’a amené à tout dominer. Nous sommes entrés dans une zone d’insécurité pour l’humanité. Le stress hydrique, le réchauffement climatique, les mouvements de populations, les tensions entre les pays sont le résultat d’égocentrismes exacerbés. Ça peut paraître prétentieux, mais mon combat actuel, c’est de changer le monde.

Et l’univers devrait suivre l’exemple d’une petite ville de 7 000 habitants ?

Je n’ai pas dit ça. Et j’ai bien conscience que Small is beautiful. Mais quand bien même il est complexe, le changement d’échelle doit se faire dans le désir et non sous la contrainte comme c’est trop souvent le cas. 

Comment obtenir l’assentiment de personnes qui se sentent opprimées au quotidien ?

En les impliquant, en valorisant les qualités de chacun. Voilà ce que je dis à Emmanuel Macron quand je le rencontre. Vous êtes dans la chienlit ? Bienvenue au club. Nous, on a l’habitude. Le chômage, deux guerres, la pollution des sols. On avance, on se bat, on tâtonne. A Loos-en-Gohelle, on a le record Hauts-de-France en agriculture biologique, 10 % des bâtiments de la ville ont été faits sur des critères d’éco-construction. Il faut en finir avec ce développement prédateur.

Vous parlez comme un meneur…

Soit on est perçu comme un franc-tireur, soit comme un pionnier

Et le retour de flamme est impitoyable, croyez-moi. Soit on est perçu comme un franc-tireur, soit comme un pionnier. Dans les deux cas, c’est l’éternelle question du mouton à cinq pattes. Que faire de M. Caron ? Tous les précurseurs sont mis au bout du fusil. Or, je ne suis pas un punk déraciné. Mes quatre grands-parents sont de cette commune. Il n’y a pas une rue où je ne connaisse quelqu’un. J’ai un sentiment d’appartenance très fort à ce territoire.

Et une ascendance singulière ?

J’ai une autonomie de pensée que je dois à mes parents, un héritage responsable et une culture de l’action. C’est aujourd’hui que je me rends compte du poids de l’atavisme. Mon arrière-grand-père meneur de grève, mes deux grands-oncles gardes du corps de Léon Blum. Ce n’est pas rien. Je trouve mes ressources en avançant. Le « seul » se transforme en « ensemble ».  

C’était déjà le cas en 1984, quand vous croisez la route d’un oiseau rare.

Il n’y avait que moi pour s’intéresser au Traquet motteux et au Cochevis qui venaient se réfugier dans le creux des terrils jumeaux. Les gens étaient à des années-lumière de l’ornithologie. Mais voir ici des oiseaux migrateurs qui nichent habituellement au-delà de 2 000 mètres d’altitude m’a fait changer de lunettes. 

Finalement, le Traquet motteux, c’est un peu le phénix qui figure sur le blason de la commune ?

Incarnant la renaissance d’un territoire… On avait le choix entre deux postures : soit on faisait tabula rasa du passé et on rentrait dans le moule, soit on se soulevait. On conservait notre histoire et on en inventait une autre plus respectueuse de l’environnement, sans déni de réalité mais avec fierté. On a choisi la seconde option. Mais on était bien seuls… A l’époque, ce n’était pas la posture dominante. Ici, on est dans l’exception, comme dans la commune de Rieulay. 

La turbine est en marche  
Construire mieux, consommer mieux, vivre autrement, penser aux générations qui suivent, et plus généralement, à l’avenir de la planète. Tout ça sans jérémiade ni cri de victoire, mais dans l’action. Plusieurs projets ont ainsi vu le jour sur la commune : le Cerdd (Centre ressource du développement durable), la centrale solaire expérimentale LumiWatt ou encore Réhafutur, vaste chantier qui promeut les nouvelles possibilités en matière d’éco-construction. Pour le maire de Loos-en-Gohelle, la « turbine de l’éco-transition » doit impliquer tout le monde selon le principe du fifty fifty.   

La décision était peut-être trop difficile à prendre ?

La nostalgie des molettes qui tournent, c’est très respectable et en même temps il faut avancer. Mais oui, ce fut extrêmement difficile. Mais si perdre la mine, c’est un peu comme perdre son père, je crois que ça aurait été encore plus dur d’expliquer à nos enfants les conséquences de nos décisions irresponsables. Ils n’auraient pas compris. Alors, perdre son père ou perdre son fils…

Vous avez eu quinze ans vous aussi ? 

Ça n’a rien à voir. On a changé de monde. Adolescent, je ne savais pas me décentrer pour avoir une vision universelle des choses. Pour moi, les terrils, c’était la norme. Et puis, j’étais déjà en décalage. Mon père, responsable national des Scouts de France qui a fait le tour d’Europe en stop dans les années 1950, m’emmenait camper en montagne. 

Nature & Culture, les deux terreaux jumeaux
C’est par un coup de théâtre que tout commence. Côté jardin, par la création du CPIE Chaîne des terrils en lieu et place de l’atelier de réparation et de la salle de paie. Côté cour, par l’arrivée de Culture Commune dans les bains douches de l’ancienne fosse du 11/19.  « Ces deux étapes nous ont permis de dire qui on est vraiment. Nature et culture nous ont donné un cap », soutient Jean-François Caron. A l’aube des années 1990, les noirs terrils révèlent une insoupçonnable fertilité. On y recense 160 espèces animales, 190 espèces végétales. On s’y balade, on y court. Aujourd’hui, chaque année, 150.000 personnes viennent prendre une bouffée d’oxygène sur ce qui fut longtemps symbole de silicose… En face, la Scène nationale cultive aussi le contre-courant. Danse, art de la rue, cirque, théâtre, musique. Ou comment transformer un site qu’on croyait mort à jamais en lieu de vie inspirant.

L’éducation silencieuse, ça marque à jamais ? 

J’ai reproduit ça en famille à mon tour. Je me souviens de cette expérience dans le delta du Danube en canoë avec mes trois filles. La dernière avait trois ans. Les feux de camp, la nature, la liberté. Vivre l’expérience comme des… pionniers ! On ne se refait pas.

A côté, décorer un terril n’a rien de si spectaculaire.

Oh que si, car on l’a fait en concertation et surtout avec la population. Le « dire » doit être suivi du « faire ». Idem pour les sons et lumières sur l’ancien carreau de fosse du 11/19. Je pourrais vous parler aussi du théâtre en plein air, du parapente…

Le sport n’est pas que du sport pour vous. C’est davantage.

La pluie, le vent, la fatigue, la sueur, l’effort, le défi. Je pratique le vélo, le jogging, la nage libre dans le lac de Salagou (Hérault) et j’ai fait cinq fois l’Ironman d’Embrun [triathlon de 226 km dans les Hautes-Alpes ndlr]. L’aspect épique de ce genre d’événement, la quête, tout ça rejoint mes petits cailloux blancs, les rêves auxquels on aspire. Mais ce que je préfère, c’est le raid nature en équipe car le collectif soutient le plus faible. Le sport construit et donne confiance aux autres et en soi.

Vous considérez-vous toujours comme une « erreur » ?

J’ai dit que vu de l’extérieur, je pouvais être perçu comme une erreur. Un écolo au pays des gueules noires. Mais non, de moins en moins. Et les erreurs, il faut savoir les accepter ! 

Dates Clés
21 mai 1957 : naissance à Loos-en-Gohelle
1984 : premières Gohelliades
1986 : fin du charbonnage sur le site du 11/19
1998 : Culture Commune reçoit le label Scène nationale
2001 : élu maire de Loos-en-Gohelle
2010 : une écharpe de 375 mètres cousue par 500 Loossois enrobe les terrils
2010 : une écharpe de 375 mètres cousue par 500 Loossois enrobe les terrils
2012 : inscription du Bassin minier au patrimoine mondial de l’Humanité
2013 : l’église Saint-Vaast recouverte de panneaux solaires
2014 : Loos-en-Gohelle reconnue ville pilote en matière de développement durable  par l’Ademe 
2016 : lancement des chantiers réhafutur 2

Texte : Joffrey Levalleux
Franck Bürjes
02 mai 2019
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