Haut les masques en Hauts-de-France

Qu’il est loin le temps où les cités rurales de la région entendaient chaque jour battre les métiers des bonnetiers. Durant les grandes heures des bonneteries des Hauts-de-France, des dizaines d’usines donnaient du travail à des milliers d’ouvrières et ouvriers. Aujourd’hui, seules quelques entreprises perdurent encore. De Calais à Amiens, certaines se réinventent au quotidien durant cette crise sanitaire sans précédent. Plongée dans l’univers de ces hommes et femmes à la fibre textile.
Par Kaltoume Dourouri
masques colorés Liberty Le Galant

L’industrie textile régionale s’adapte vers une « production de guerre », et ce dans les cinq départements. A l’instar de Malterre à Moreuil dans la Somme. L’entreprise de dix salariés a réussi a produire un masque anti-projection après une semaine de prototypage. « En tant que tricoteur, nous fabriquons nous-même notre propre tissu. Nous avons acheté du matériel pour monter une nouvelle ligne de production de masques. Cela nous permettra d’augmenter la cadence a environ 30 000 masques par jour. Nous les livrons principalement dans l’est de la France, aux hôpitaux, maisons de retraites mais aussi aux usines vitales pour le pays, » se réjouit le patron, Laurent Malterre, soucieux de perpétuer la tradition textile avec l’innovation comme moteur. Dotée d’un atelier de tricotage, la société que dirigent Patricia et Laurent depuis 1981, est spécialisée dans la fabrication d’étoffe à maille et opère sur de nombreux marchés, dont principalement le balnéaire, la lingerie, le prêt-à-porter mais aussi dans les secteurs militaire et médical. Elle s’est aussi faite une spécialité des marchés de niche comme la conception de housses de cercueils pour transport en avion.

Répondre à l’appel des hôpitaux et pas seulement

Spécialisée dans la fabrication de textile sportif à Amiens, CIT Dessaint a décidé de produire des masques suite aux demandes des hôpitaux de Grenoble et de Saint-Brieuc. Des masques également destinés aux personnels administratifs et aux commerçants. L’IFTH (Institut français du textile et de l’habillement) a donné les directives de patronage et les points techniques pour la fabrication.

« Nous avons mis au point notre masque en travaillant de concert avec toute la profession textile pour un véritable partage de moyens, » explique Philippe Dessaint, le chef de cette cinquième génération de confectionneurs. Dix salariés sur les dix-sept que compte l’entreprise n’ont pas hésité à quitter leurs maisons pour reprendre place derrière leurs machines à coudre. L’atelier de mode Jean-Luc François à Ham, lui, se mobilise pour fabriquer 20 000 masques pour les salariés de la sucrerie d’Eppeville afin qu’ils maintiennent leur activité de fabrication et de livraison de sucre en France. 

Tradition, créativité et modernité

D’autres entreprises picardes sont également fières de donner une image dynamique du textile français. Dans leurs usines s’exprime la passion d’un métier trop souvent mal considéré. Chez Morel à Lesdins, le brodeur est plus habitué aux confections de haute qualité, mais on s’est très vite mis à fabriquer des masques en tissu lavables et réutilisables pour les Lesdinois. Dans le Nord, l’entreprise Lemahieu, spécialisée dans la confection de sous-vêtements, s’est lancée dans la conception de masques en partenariat avec le Centre hospitalier de Lille et l’association Le Souffle du Nord. Les centres hospitaliers de la métropole lilloise approvisionnés, la manufacture répond désormais aux sollicitations des collectivités. « Nous proposons à nos clients B to B des masques, d’un modèle différent de celui du Garridou, remis au personnel hospitalier du CHU, mais en misant toujours sur le local et le durable.

Dans la crise que nous traversons, on se rend compte des bienfaits de la fabrication locale et de l’importance qu’une entreprise comme la nôtre peut avoir dans la chaîne de valeur, » affirme Martin Breuvart, président de Lemahieu. Ce fabricant et commerçant depuis 1947 aide les marques et les distributeurs à relocaliser leur production textile en France.

Une action réussie à l’initiative Des Masques en Nord qui réunit de plus en plus de protagonistes du Nord qui souhaitent faire leur part, en mettant en place une solution solidaire et co-construite de fabrication et de distribution de ces équipements. « Dans un premier temps, notre action s’est portée vers la fabrication de masques, puis de blouses, à destination des soignants, et elle s’est étendue à l’équipement en masques pour toute la population de notre région des Hauts-de-France. »

Participer à l’effort de guerre

Parmi les entreprises nombreuses à s’être rapidement mobilisées figurent aussi les Broderies Leveaux à Walincourt-Selvigny. Impossible pour elle de ne pas participer à cet effort de guerre. « On s’est réinventé, on a adapté notre outil de production afin de fabriquer un masque grand public né d’un effort collectif et de l’imagination de nos employés. Notre masque est aujourd’hui distribué aux quatre coins du pays grâce à la réactivation de nombreuses machines et la mobilisation des nos sous-traitants, » se réjouit Benjamin Potencier, le dirigeant de l’entreprise qui compte quarante salariés. C’est aussi le cas chez Balsan à Calais. L’entreprise textile, spécialisée quant à elle depuis 1850 dans la confection d’uniformes pour les armées, a reconverti ses installations pour produire 10 000 masques en tissu par jour pour l’Etat. Qui aurait pressenti que quelques décades après nos braves aïeules, l’ouvrage qui sortait de leurs doigts avec tant d’habileté et d’affection serait produit et reproduit en série par des machines ? 

Viser le Made in Hauts-de-France

A Palluel, Pierre Rousselle coud des masques depuis le début du confinement. Le couturier a créé Le Galant en 2018, spécialiste au départ dans les chemises originales et sur mesure. Son leitmotiv : le « Made in France ». « Bien que nos tissus viennent d’Outre Manche, essentiellement du Liberty of London, la confection est 100 % française. Les masques, fabriqués avec les recommandations de l’AFNOR, sont en triple épaisseur avec une couche de liberty, une entre-couche de tissu synthétique et une couche contre la peau en 100 % coton. »

Pour Mathilde Malvoisin, créatrice de vêtements sur mesure à Arras, cette crise sanitaire aura permis de révéler à nouveau un savoir-faire régional. « Il faut absolument le préserver ainsi que ce beau métier de couturier si souvent perçu comme ingrat. Nous devons faire perdurer ce patrimoine en France et encore mieux le Made in Hauts-de-France, » exhorte la créatrice d’entreprise de 28 ans qui développe le prêt-à-porter éthique avec son concept store, Ligne M. Alors, il était évident que masques et sur-blouses sortiraient également de cet atelier. « J’en fabrique jusqu’à cinquante certains jours à partir des chutes de tissu. Les miens ont l’élastique derrière la tête pour ne pas faire mal aux oreilles. »

A quelques encablures de là, à Ailly-sur-Noye dans la Somme, c’est l’entreprise Fanystyle qui ouvre son atelier de confection de masques de protection. “Nous étions déjà en partie investis dans les métiers du textile. Là, il s’agit juste de répondre avec nos moyens à la situation actuelle”, explique Fany Ruin, la dirigeante. « J’ai donc embauché quelques couturières. Par la suite, cet atelier servira à développer sur place une véritable activité textile made in Somme. L’objectif est de rajouter une corde à notre arc, de concevoir des vêtements et accessoires fabriqués dans la Somme et de pouvoir créer des emplois pérennes. » 

Une nouvelle filière se tisse

Dans un autre secteur d’activité, cette fois c’est Toyota à Onnaing qui monte aussi son atelier de couture. Le constructeur automobile devient ainsi le premier producteur de masques en tissu des Hauts-de-France. Un million sera livré prochainement aux habitants grâce à une dizaine de salariés de l’entreprise passionnés de couture qui sont vite montés à soixante personnes.

C’est aussi  grâce au travail des couturiers de l’atelier Roussel à Roubaix, membre du projet Résilience, que la Région Hauts-de-France peut fournir Un Masque pour chacun.

Voici donc bel et bien une toute nouvelle filière de production de matériel sanitaire en Hauts-de-France qui se tisse. Des entreprises, petites ou grandes, qui n’ont pas fini de créer leur succès …et avec lui le souvenir des bonnetiers qui ont marqué toute une époque.

Texte : Kaltoume Dourouri
Photos : Laurent Desbois – Lwood ; Bertrand Fournier – iCéÔ ; Le Galant ; Ligne M ; Toyota – service communication
15 mai 2020
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