Frédéric Alexandre : écran total

Il vit pour le cinéma mais s’est toujours protégé des brûlures du star system. Frédéric Alexandre, assistant-réalisateur pour Agnès Varda, Jacques Doillon ou Yolande Moreau, est le pygargue du bassin minier : l’œil qui repère les lieux et les gens. Et qui, à travers ses choix, défend son territoire bec et ongles.
Par Joffrey Levalleux
Frédéric Alexandre © Lwood

La désobéissance a-t-elle du bon ?

Quand j’avais huit ans et que ma mère faisait les courses au supermarché, j’allais au cinéma le Top 3 à Liévin. Elle me disait d’aller voir la Guerre du feu. Moi je prenais un ticket pour Cannibal Holocaust. J’ai dû voir tous les navets des années 1980. Un jour, ça a été plus fort que moi : j’ai mis le pied dans la porte de la cabine de projection. J’ai tout de suite été fasciné par l’ambiance, le cliquetis des machines, les dialogues qui parviennent à l’oreille comme si les comédiens ne les susurraient rien que pour moi. J’ai bien fait de désobéir.

En 1986, le Top 3 met la clé sous la porte. Comment l’avez-vous vécu ? 

“Le gars de Canal + est à la place du passager !”

Comme un déchirement. Heureusement, très vite, Canal + arrive avec son esprit azimuté et « sa télé pas comme les autres ». Les Guignols de l’info (1988), Groland (1990) et Les Deschiens (1993) débarquent dans ma vie.

Dont Yolande Moreau, une amie aujourd’hui…

Elle fait partie de ma vie. On s’appelle, on s’écrit. C’est une actrice incroyable qui me fait rire et, d’un coup, m’émeut comme personne. Le hasard a fait que nos routes se sont croisées plusieurs fois sur Quand la mer monte (2002) ou Henri (2013).

Yolande Moreau et Frédéric Alexandre © D.R.

Vous semblez coutumier des hasards ?

Ça commence avec mon professeur de dessin de 4e qui décide de fabriquer un petit film. Je fonce. Trois ans plus tard au lycée, l’option audiovisuel est créée. Je re-fonce. Au même moment, Arc-en-Ciel voit le jour. Le directeur propose aux élèves comme moi de faire des stages. La cabine de projection devient ma chambre.

Vous faisiez quoi pendant la projection des films ?

“Ma mère me disait d’aller voir la Guerre du feu. Moi je prenais un ticket pour Cannibal Holocaust

Je lisais des revues satiriques. Hara kiri, la Grosse Bertha. Je me plongeais dans les textes sulfureux de Pierre Desproges, un de mes mentors. Quand je vais à Paris, la première chose que je fais est d’aller sur sa tombe au Père Lachaise. Sinon, mon rôle se limitait à lancer le film. Mais quelle fierté d’appuyer sur le bouton et de lancer le 1er Batman ou Danse avec les Loups.

Vous quittiez votre poste parfois ?

Une quinzaine de minutes pour sentir la salle réagir. Pendant l’avant-première de Germinal (1993), je me suis retrouvé à table devant Claude Berry et Renaud. Ils me demandent ce que je fais dans la vie. Je réponds assistant-projectionniste bénévole. « Et tu fais ça quand ? » me demande Berry. Je lui réponds timidement : «  en ce moment… » Et Renaud de poursuivre : « t’as raison, faut pas te faire exploiter ! » Il ignorait que j’étais payé avec la recette des Haribo®… 

On ne distribue plus de confiseries maintenant

On a aussi enlevé le rideau devant l’écran avec la petite musique d’attente. C’est dommage. Un cadeau sans papier n’a pas la même saveur. C’est comme le préambule d’Eddy Mitchell dans La dernière séance. Ça me manque.

Plus généralement, vous déplorez un manque de liberté. A quoi pensez-vous ?

On ne donne plus la possibilité aux jeunes de s’exprimer. Quand j’avais vingt ans, j’ai filmé sans censure des spectacles d’Allain Leprest, de Romain Didier, des braderies, un bâtiment en construction, des gens au comptoir. Aujourd’hui, les structures associatives ferment les unes après les autres, les associations sont exsangues, on ne prête plus de matériel, on n’accorde plus sa confiance à l’audace.

Comment quelqu’un de réservé comme vous a-t-il surmonté ses peurs ?

En affrontant mes vieux démons. En 1996, le réalisateur Christian Vincent débarque à Liévin. Il cherche pour son prochain film un coron à côté d’un immeuble HLM et aussi un lycée pas trop rénové si possible. Pour moi, c’est facile. Je connais ces endroits par cœur. Apparemment, c’est arrivé à ses oreilles. Quelques semaines plus tard, le voilà qui revient avec Jacky Berroyer. Je suis sur la banquette arrière de la voiture et je me dis «  Le gars de Canal + est à la place du passager ! » Je prends alors la décision de démissionner et de m’occuper du casting de Je ne vois pas ce qu’on me trouve. J’ai 23 ans, aucun bagage officiel et une trouille monstre.  

La peur fait-elle partie du métier ?

Par définition, un assistant réalisateur seconde le réalisateur en gardant le recul nécessaire. Je me souviens sur le tournage du Vélo de Ghislain Lambert en 2001, Benoît Poelvoorde manque de se briser l’omoplate. Pour l’aider à s’en remettre, je lui dégote un home trainer. Seulement, je le monte en dépit du bons sens. Une fois chez lui, tout se casse la gueule, lui avec… La gaffe. Mais il ne m’en tiendra pas rigueur.

Arc-en-Ciel Liévin
Tournage de film au centre culturel Arc-en-Ciel de Liévin © Lwood

Dates clés
1973 : naissance à Liévin.
1989 : lycéen projectionniste à Arc-en-Ciel.
1996 : assistant réalisateur sur Je ne vois pas ce qu’on me trouve de Christian Vincent.
2002 : assistant réalisateur pour Quand la mer monte, de et avec Yolande Moreau.
2006 : rencontre avec le dessinateur Willem au café de Charb la mer à boire.
2013 : tournage de La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (Palme d’Or à Cannes) dans son école maternelle (Lamartine à Liévin).
2019 : assistant réalisateur sur le film de Gustave Kervern et Benoit Delépine Effacer l’historique qui sortira en salle en septembre 2020.

Votre métier consiste aussi à trouver autre chose que des vélos d’appartement…

Louvre-Lens
Le réalisateur Benoit Delepine avec l’actrice Blanche Gardin avant le tournage d’une scène d’Effacer l’historique au Louvre Lens. © Louvre-Lens

Des lieux. Beaucoup de lieux. Quand je ne suis pas sur un plateau, je passe le plus clair de mon temps à lire des scénarii, à fureter, à pousser des portes, à arpenter les friches, à m’extasier devant les reconversions industrielles et tous les lieux nouveaux qui font la richesse du bassin minier. Tenez en septembre, pour Effacer l’historique, le dernier film de Benoît Delépine et Gustave Kervern, j’ai proposé le Louvre-Lens. Pour moi, ce lieu éthéré, plein de lumière, était une évidence pour servir de cadre au siège d’Apple dans le film. Ils n’étaient jamais venus et ont dit oui dans la seconde. Une fois encore, il faut oser proposer.

Quitte à bousculer le premier choix des réalisateurs comme dans La vie d’Adèle ?

Hotel de ville Liévin
Perspective sur le beffroi de l’hôtel de ville de Liévin.

Abdellatif Kechiche voulait une maison dans une rue en pente, avec un clocher au loin et un arrêt de bus tout près. On avait trouvé à Bailleul mais je me dis que la rue Clovis de Liévin était un meilleur choix. Y’a pas de clocher d’église mais celui de la mairie. J’ai eu raison d’imposer un point de vue en douceur. 

Vous continuez à désobéir à 40 ans !?

J’ai fait pire. J’ai entarté Doc Gyneco en 2007. Comme Noël Godin avait entarté BHL. Godin qui avait trouvé en Pierre Desproges son plus fervent avocat. Vous voyez, la boucle est bouclée. Comme au cinéma.

Des bobines de bobines numérisées

Ce sont d’abord des visages. Ceux de monsieur et madame Tout-le-Monde qui assistent au concours international d’accordéon de Liévin, ceux qui participent au Cross Rollencourt, ceux des sapeurs-pompiers de Lens en pleine démonstration. Vous verrez aussi des mineurs euphoriques en vacances à la Napoule entre 1947 et 1977. Peut-être même reconnaîtrez-vous un des jeunes en culottes courtes durant la Colonie de vacances dans les Houillères de 1953. Allez savoir, tout est possible avec les images d’archive. Pour peu qu’on les fasse revivre intelligemment.

Depuis cinq ans, Frédéric Alexandre numérise le patrimoine vivant du bassin minier. Des images prises par des réalisateurs-amateurs entre 1945 et 1990, à la cassette en format Betacam, U-Matic, VHS, Hi8 et mini dv. Le résultat est saisissant d’humanisme. On y voit la dernière remontée à Oignies, les derniers jours du cinéma Casino de Liévin, la ferveur du stade Bollaert, l’élection du plus beau bébé à Liévin en 1951 ou « Tout simplement… vivre » (1953, 1958,1975). Soit une soixantaine de clips qui « comme le vin bonifient avec l’âge », assure Frédéric Alexandre. Cet inestimable fonds patrimonial n’en est qu’à ses prémices. Des centaines de pellicules attendent d’être délicatement montées. Sans compter celles qui dorment dans vos placards. Si vous ne trouvez rien, allez visionner celles des autres. Vous verrez, ce sont un peu les vôtres. 

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Laurent Desbois – Lwood sauf mention contraire
06 novembre 2019
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