Franck Thilliez, morts à l’hameçon

Cela fait quinze ans qu’il empêche ses fans de fermer l’œil de la nuit, faisant d’eux de véritables Hannibal lecteurs. Quelques jours avant la sortie de "Il était deux fois", son 19e roman, Franck Thilliez, auteur de polars à succès, nous entre-ouvre sa porte.
Par Joffrey Levalleux
Portrait de Franck Thilliez

Un homme nu est retrouvé mort au fond d’un trou, le corps recouvert d’étranges morsures. Les premières lignes de Luca, le 18e roman de Franck Thilliez, paru l’année passée, ne font pas que glacer le sang. Elles harponnent le cœur. La première extrasystole surmontée, le lecteur est aspiré vers un inconnu qu’il sait d’avance macabre. Car comme toujours, l’auteur de cette scène de crime fermentée n’a qu’un but : « aller le plus loin possible dans la dérive de l’être humain. » Mais pas n’importe comment ni à n’importe quel prix.

La mécanique Thilliez se prémédite « comme dans Seven ou Le silence des agneaux, deux films décisifs pour moi ». D’ailleurs, la ressemblance entre Lucie Henebelle -sa jeune héroïne récurrente- et Clarice Starling – interprétée à l’écran par Jodie Foster – est troublante. Même âge, même style, même entêtement. On est juste à des milliers de kilomètres du Mid West américain. Dans tous les cas avec Thilliez, on avance à tâtons. Contraint de glisser une main tremblante sur la paroi pour percer des nuances de noirs, ce qui ne nous soulage pas.

Idées noires en pays noir

Franck Thilliez passe son enfance à Bully-les-Mines dans le bassin minier. Une terre « propice au roman noir avec son brouillard, ses lieux à l’abandon, ses usines qui crachent, ses anciens sites miniers d’une incroyable charge émotionnelle, ses paysages à l’humeur changeante.» Quarante-sept ans plus tard, il y vit encore. Pourquoi changer ? « La région est un vrai décor de polar », soutient l’auteur. Dans La Chambre des morts, roman qui l’a révélé au grand public, un homme est mortellement percuté sur les docks de Dunkerque. Son cadavre croupit dans les zones humides de Clairmarais et sa mallette de billets finit engloutie dans le ventre des terrils de Loos-en-Gohelle « là, à deux pas de chez moi. Je suis réellement attaché à cette région. Bien sûr, j’y fais s’y dérouler des intrigues sombres dans des endroits bien réels comme le fort d’Ambleteuse, mais je ne suis pas plus tendre avec Paris ou les Alpes dans Atom[ka]», souligne-t-il.

“La région est un vrai décor de polar” 

En ce mois de février 2020, Franck Thilliez nous reçoit chez lui. L’homme dégage une sympathie naturelle qui, disons-le, tranche avec bon nombre de ses personnages. Il achève Il était deux fois, son dernier opus à paraître le 4 juin prochain.
Reclus dans son bureau-pigeonnier, il a planté le décor depuis belle lurette : un père de famille a perdu sa fille. On ne retrouve que le vélo de la gamine contre un arbre. La psychose peut commencer. Excepté pour lui. L’écrivain n’a jamais peur quand il navigue en eaux troubles. La distance qu’il conserve avec ses personnages l’immunise, « un peu comme un photographe de guerre. La démarche artistique prend le dessus. » Elle prend aussi le devant. Car parallèlement, l’écrivain compile des tonnes d’informations pour son roman suivant.

Franck Thilliez pense déjà à son prochain roman. © Franck Bürjes

La quête avance

Les lecteurs y retrouveront le lieutenant Franck Sharko en compagnie duquel ils ont passé de nombreuses nuits blanches depuis Train d’enfer pour Ange rouge en 2004. « Franck va fêter ses 60 ans en 2021. On ne sait pas grand chose sur lui sinon qu’il est costaud, qu’il a l’iris noir et qu’il est attiré par le sang. On va apprendre qu’il est né à Bruay-en-Artois. Les personnages, c’est comme chez Hitchcock : il ne faut pas trop en dire. La peur qui se lit dans les yeux de celui qui regarde est pire que la scène elle-même. » Et certaines répliques prononcées par « madame Tout-le-monde préparant tranquillement le repas du soir », sont plus incisives qu’un scalpel.

“La peur qui se lit dans les yeux de celui qui regarde est pire que la scène elle-même” 

Mais avec Thilliez, l’enquête doit avancer. Quitte à surprendre l’auteur lui-même. Dans Syndrome E, ses deux personnages fétiches se rencontrent à la faveur d’une enquête. « Je n’avais pas du tout prévu cette trajectoire. C’est un lecteur qui me l’a suggérée. Finalement, j’avais besoin d’un duo de flics. Henebelle/Sharko, ça marche. » Ne surtout pas leur faire de mal, les préserver, « voilà le genre de choses qu’on me demande droit dans les yeux en dédicace », poursuit l’auteur. Mais la supplique se heurte à un mur épais comme un tombeau. Thilliez a un penchant pour les histoires tordues, « les huis-clos étouffants qui m’ont terrorisé adolescent comme Misery de Stephen King. » Les happy-ends, très peu pour lui. 

Des histoires parfois prémonitoires

Alors va pour un enfer où ses héros sont autant prédateurs que proies, profondément humains, comme les flics du 36 Quai des Orfèvres « confrontés au pire du pire tout le temps. J’ai un profond respect pour ces hommes. S’ils n’étaient pas humains, ils exploseraient en plein vol. » Avant de jeter son encre assassine, Franck Thilliez décortique des coupures de presse, prend des notes, se renseigne auprès des services de police et de tout ce qui peut l’aider dans sa quête de sens. « Pour l’écriture de Pandemia qui commence par la découverte de cygnes morts dans le parc du Marquenterre, j’ai travaillé avec l’Institut Pasteur de Lille et les services de gendarmerie. J’ignorais qu’il y avait une veille permanente de protection et qu’on pouvait mettre un site en quarantaine sans que personne ne soit au courant. » 

Un peu comme ses centaines de milliers de lecteurs qui se mettent volontairement en quarantaine pour dévorer ses romans. A la lumière scialytique ou à la lampe torche.


Franck Thilliez et son roman Pandemia
  • 1973 : naissance à Annecy.
  • 1995 : obtient son diplôme d’Ingénieur ISEN à Lille.
  • 2002 : se met à l’écriture avec Conscience animale, premier roman aujourd’hui introuvable.
  • 2007 : adaptation cinématographique de son 3e roman, La chambre des morts,sorti en 2005.
  • 2010 : ouverture à l’international. Le syndrome E est traduit dans de nombreuses langues.
  • 2014 : co-scénariste avec Niko Tackian de la série TV Alex Hugo.
  • 2015 : devient l’un des parrains de l’Institut  Pasteur de Lille.
  • 2020 : sortie de son 19e roman Il était deux fois.

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Franck Bürjes
16 avril 2020
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