Elodie Obert, pieds d’égalité

Digne héritière de l’Etoile Roselyne Ogez, Elodie Obert accueille au sein de son école danseurs valides et danseurs handicapés. Un grand écart parfaitement exécuté par cette ballerine très peu classique.
Par Joffrey Levalleux
Elodie-Obert-spectacle-danse-handidanse_3

Il s’appelle Gérald et bien qu’il nous ait quittés en juillet, elle n’en parle jamais à l’imparfait. Son premier handidanseur, qui sur la vidéo « glisse littéralement, se bat pour lever les bras et me porte en redressant le menton » restera à jamais à ses côtés. Mais le plus fort est à venir. Précisément à 4 minutes 28 du sublime morceau d’Armand Amar. Dans un ultime effort, Gérald se lève, fait quelques pas en avant, autant en arrière, puis retourne dans son fauteuil, aidé par sa partenaire de tango. Quatre ans se sont écoulés depuis le gala de 2016, intitulé Hermione et Hagrida, mais la magie Potter agit toujours au sein de l’Ecole de danse d’Arras Elodie Obert, « même si nul n’est à l’abri d’une chute », admet sa directrice, laissant apparaître deux fossettes rieuses.

Ticket validé

Dans cette institution unique en Artois, un dixième des licenciés est atteint d’un handicap plus ou moins lourd. Hémiplégiques, accidentés de la route, tous ont ici leur place depuis 2015, date à laquelle Elodie Obert passe et décroche sa rude formation auprès de Cécile Avio[1]« On te met au pied du mur. Tu vois la violence de la maladie, tu touches des corps abîmés, tu ressens la douleur et tu finis par chialer. » Pour la danseuse classique élevée dans le culte de la silhouette, de l’étirement maximum et des grands jetés aériens, vivre l’immersion dans ce monde sclérosé est une claque.Elodie achève son apprentissage sur les rotules mais se redresse, galvanisée par le regard que lui adresse la danseuse Etoile Roselyne Oger depuis cette photo-cadre accrochée à un pilier de son école. « Je lui dois tout. La première fois que je l’ai vue, je devais avoir 6 ans. Elle a effectué trente-six tours fouettés sur pointe. Je suis tombée sous le charme. Jusqu’à ce qu’elle ne s’effondre là, devant moi, frappée par un AVC. C’était terrible. La voir en fauteuil ensuite… Ça a tout déclenché », raconte-t-elle avec encore l’émotion dans la voix. Roselyne a rejoint les étoiles en février. 

Elle a effectué trente-six tours fouettés sur pointe. Je suis tombée sous le charme.

Le cours des miracles

Le tragique épisode agit comme un électrochoc. En 2013, Elodie démissionne de l’Education Nationale et prend la relève de sa muse. Les élèves la suivent en masse, adoubent ses choix. Notamment en matière d’HandiDanse. « Ce sont les premiers à vouloir aider. Les enfants sont spontanés, généreux, ont beaucoup à nous apprendre en matière d’humanité », souligne-t-elle. Il faut les voir accueillir la petite Inaya, 8 ans, née avec une spina-bifida[1]. « Elle s’est sentie chez elle en moins de cinq minutes. »

 

la danse est un langage codé. Faire un rond avec l’index, plier les coudes à 90° le long du corps, regarder dans telle direction : tout se traduit ” 

Jusqu’alors plongés en totale déréliction, les parents n’en croient pas leurs yeux. Les miracles se multiplient. Vincent, qui commande son fauteuil à l’aide de son pied droit, fait des prouesses. Jean-Paul qui crie à tout bout de champ, parvient à se contenir sur scène. Nathalie l’hyper angoissée de la bande, sourit pour la première fois avant d’exécuter un dessin qui laisse pantoise d’admiration son  Aide medico-psycholgique (AMP) présente au cours. Car le handicap est aussi mental. Schizophrène, autiste, bipolaire, dyspraxique : l’Ecole n’exclut personne. A l’instar d’un Franck Zappa donnant des instructions sibyllines à ses musiciens en gesticulant, « la danse est un langage codé. Faire un rond avec l’index, plier les coudes à 90° le long du corps, regarder dans telle direction : tout se traduit », explique Elodie Obert.

Dans une autre vidéo, on peut voir Pierre atteint de trisomie réaliser une série de mouvements fluides. Et sur les indications d’Elodie, « terminer par fondre comme une glace au soleil avec un jeté de bras en l’air. »    

Dates clés
1983 : naissance à Arras
1989 : rencontre la danseuse Etoile Roselyne Ogez dont elle sera l’élève durant 22 ans
2000 : obtient son DFE de piano
2004 : décroche l’agrégation d’Anglais
2013 : reprend les rênes de l’Ecole de danse d’Arras  
2015 : obtient le label Ecole HandiDanse
2016 : premier gala HandiDanse 
2020 : Street Story à Artois Expo 

Tous en scène

A quelques jours de son prochain gala, le stress enfle rue d’Elquenterie. Devant son éternel cahier d’écolier, Elodie reprise le scénario de Street Story« Ce n’est pas juste un spectacle qui mélange Belle Epoque, jazz et classique. C’est une histoire, une épopée que je dois échafauder. Tout a de l’importance. Les lumières et surtout la musique qui forme l’armature », insiste-t-elle. Pour l’épauler, l’oiseau de nuit peut une fois encore compter sur le soutien indéfectible de ses parents à qui elle voue un amour sans borne. Maman brode, papa bricole. Et pas qu’un peu !

La mission impossible – 650 costumes, des décors sur-mesure, un déroulé au millipoil – se réalise finalement chaque saison. Mais cette année, le Covid s’est invité sur scène bouffi d’effronterie. « Vous imaginez danser sans se toucher, sans se croiser ? On débarque tous côté cour et on ressort tous côté jardin ? Elle est où la beauté là-dedans ? » Qui a dit qu’une danseuse faisait toujours des ronds de jambe ? 

Ecole de danse d’Arras Elodie Obert
1, rue d’Elquenterie
62 000 Arras.
Tél. : 03 21 23 26 27






Street Story
Spectacle en partenariat avec Artois Expo et Stienne production, vendredi 30 octobre (20 h 30), samedi 31 octobre (15 h et 20 h 30), dimanche 1er novembre (15 h) 2020 à Artois Expo, 50, avenue Roger Salengro à Saint-Laurent-Blangy.
Renseignements au 07 77 32 37 09 et sur www.facebook.com/pg/streetstory2020. Tarif unique : 20 €.




[1] malformation qui se caractérise par un mauvais développement de la colonne vertébrale, pouvant entraîner jusqu’à la paralysie des membres inférieurs.

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : David Penez
10 septembre 2020
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