Champagne : une nouvelle (cé)page s’écrit

Dans le sud de l’Aisne, dix vignerons se sont unis pour valoriser leur terroir commun. Dix maisons indépendantes dont l’esprit rivalise d’effervescence dans un champagne made in Hauts-de-France qui ne joue pas les seconds coteaux.
Par Joffrey Levalleux
AA_Champagne_0049

Au plus profond des calcaires du Lutétien, les caves Dérot-Delugny plongent à dix-huit mètres. Mais curieusement on ne se rend pas compte de la déclivité, trop hypnotisé par les quelque 150.000 bouteilles de champagne soigneusement entreposées dans ce tunnel « creusé à la pelle et déblayé à la brouette par mon grand-père Bernard », explique Laurent Dérot. Gravée à même la roche, une date marque la fin du chantier : 1976. Né en avril 1987, Laurent n’a pas connu ce millésime marqué par la canicule « mais je me souviens que quand j’étais petit, je faisais de la trottinette dans ces galeries. »

A Crouttes-sur-Marne, pittoresque village situé aux confins du département de l’Aisne, ils sont nombreux à venir pour arpenter ce fabuleux corridor de deux-cent-cinquante mètres linéaires. Des Belges, des Hollandais mais surtout des Parisiens. « La Seine-et-Marne est au bout de la rue », rappelle le jeune viticulteur de 33 ans. Des Lillois ? Des habitants des Hauts-de-France ? A vrai dire, pas vraiment. Par ignorance. Pour la plupart des nordistes, le champagne est un pur produit champenois avec comme épicentre Epernay. Pourtant, 10 % de la production est bel et bien axonaise. Soit 3 300 hectares de coteaux qui surplombent la rivière Marne dans ses moindres ondulations. Un serpentin d’une quarantaine de kilomètres qu’une poignée de vignerons (cf. encadré) a récemment décidé de mettre en avant comme on brandit un étendard.

L’héritage et le temps

Ex vice-présidente du Syndicat des Vignerons de Champagne, c’est tout naturellement que Dominique Fleury – des champagnes Fleury-Gille – s’est impliquée dans la création de l’Union de vignerons champenois du sud de l’Aisne. Elle en assure aujourd’hui la tonique vice-présidence. Quand elle nous reçoit chez elle à Trélou-sur-Marne, son premier réflexe est de nous montrer un vieux document sous cadre de 1842 : un acte notarié dans lequel Pierre-Louis Fleury cède ses terres à son fils Jean-Louis. S’ensuit une halte au pied du pressoir rotacé d’où s’écoule chaque année le précieux jus de ses huit hectares de chardonnay, de pinot noir et de meunier. Les trois cépages historiques du champagne s’épanouissent autour de la propriété tels des louveteaux toujours à vue de leur mère, en cas de pépin.

« La vigne, c’est une histoire de famille, de lignée et
de tradition »

Les derniers mots de Dominique sont d’ailleurs pour Christine et Bertrand, ses enfants qui assurent la relève dans un monde nouveau. « La vigne, c’est une histoire de famille, de lignée et de tradition, dit-elle face à une statue de Dom Pérignon, père spirituel du champagne à qui l’on doit beaucoup sur la notion d’assemblages. C’est un héritage à préserver à tout prix mais pas à n’importe quel prix, dit-elle avec conviction. Une mission délicate qui requiert surtout du temps. » En témoigne le récent envoi de 1 400 bouteilles chez un caviste de Shibuya, l’un des vingt-trois arrondissements de Tokyo. La transaction ne s’est pas faite en un jour. Les Nippons sont venus plusieurs fois avant de signer le contrat. « C’est un métier de plus en plus complexe. Si l’on veut exporter le champagne de l’Aisne, on doit respecter des règles. »

En 2019, pour pouvoir exporter 2.000 bouteilles en Californie, Laurent Dérot a par exemple dû revoir ses étiquettes. « D’abord parce qu’aux U.S.A. la contenance s’exprime en centilitres et non en millilitres comme chez nous. Ensuite parce que les Américains ne veulent pas du dessin de la femme enceinte barrée. Par contre, on doit indiquer en toutes lettres qu’on ne peut pas consommer d’alcool avant 21 ans. »

Une histoire de « tradernité »

Se moderniser dans le respect des traditions, valoriser un produit en le brandissant tel un vexille romain, c’est ni plus ni moins « le discours défendu par Xavier Bertrand à l’occasion du premier salon Made In Hauts-de-France à Lille, se souvient Clara Dechelle. L’idée de créer l’Union de vignerons champenois du sud de l’Aisne est d’ailleurs née à ce moment-là. » A 26 ans, la benjamine de l’association porte un regard lucide sur la profession.

Diplômée en Commerce international mention vins et spiritueux, cette fille de vignerons installés à Brasles s’est lancée dans une véritable croisade digitale à grands renforts de posts Facebook, de photos Instagram et de stories sur le web. Prochaine étape, une vidéo Tik Tok où elle mettra en scène comment sabrer le champagne. « Ma génération vit le champagne comme un moment de partage, de découverte. Pour nous, c’est l’ouverture d’une bouteille qui crée l’événement et pas l’inverse. » Le ton est militant, la mission périlleuse. Démocratiser sans banaliser tient en effet de la contorsion. Et si le glamour est à jamais associé au champagne, fût-il de l’Aisne ou d’ailleurs, « le métier reste très physique », précise la fine connaisseuse. D’où l’idée de filmer les dernières vendanges depuis un drone pour montrer la grappe qui cache la forêt.

« C’est l’ouverture d’une bouteille qui crée l’événement et pas l’inverse. »

A quelques kilomètres en aval à Chézy-sur-Marne, ce n’est pas Romain Gerbaux qui ira la contredire. Surtout après une énième journée passée les bottes dans la boue et les doigts gourds de froid. « Les vendanges, c’est la partie émergée, dit-il. Le volet médiatique. L’hiver, il y a l’épluchage de la baguette, le liage, le relevage, le palissage, le cisaillage. Je vous montre ? »

Les gestes sont sûrs, la passion se lit dans le regard acier. Romain est revenu sur les terres familiales il y a huit ans en compagnie d’Elizabeth. Une pétillante colombienne rencontrée en Espagne alors qu’il était designer pour une grande marque de prêt-à-porter. C’est d’ailleurs lui qui a créé le site Internet de la jeune association. Tout comme il est à l’origine du nouvel habillage des bouteilles Daniel Gerbaux. Deux vaguelettes qui, si on les rapprochait, s’imbriqueraient comme le yin et le yang. Quant aux couleurs – rouge et noir – ce sont les Internautes qui ont choisi via un vote Facebook.

Groupe de raisin

Dans le sud de l’Aisne, il est clair que les idées se bousculent. La nouvelle Union des vignerons champenois affûte en permanence son discours. Dans ses ateliers multisensoriels, Dominique Fleury va désormais à l’essentiel. « Les gens se fichent pas mal de savoir si telle cuvée a un goût de banane ou de pomme. Par contre, ils veulent savoir pourquoi on remplit une coupe aux deux-tiers et avec quoi accompagner tel champagne. » Pour guider le consommateur, chaque membre de l’association y va de son petit conseil. La cuvée Blanc de blancs de la maison Delhomme (Crésancy) se marie parfaitement avec des fruits de mer, la cuvée Pure Malys des Leclere-Torrens (Crouttes-sur-Marne) s’harmonise avec les viandes blanches tandis que la cuvée Tradition Philippe Mallet (Trélou-sur-Marne) s’accorde à merveille avec un toast au maroilles. L’association propose même un coffret original de dix bouteilles. Une bouteille par maison membre. De quoi mettre l’eau à la bouche avant de venir sur le terrain.  

Dix vignerons indépendants, dix champagnes de caractère
Union de vignerons champenois du sud de l’Aisne
www.uvc-champagne-sudaisne.com

D’est en ouest :
Champagne Philippe Mallet à Trélou-sur-Marne
https://champagnephilippemallet.com
Champagne Fleury-Gille à Trélou-sur-Marne
www.champagne-fleury-gille.fr
Champagne Alain Navarre à Passy-sur-Marne
www.champagne-navarre.fr
Champagne Lévêque-Dehan à Barsy-sur-Marne
www.champagne-leveque-dehan.fr
Champagne Hazard-Devavry à Condé-en-Brie
www.champagne-hazard.fr
Champagne Delhomme à Crésancy
www.champagne-delhomme.fr
Champagne Philippe Dechelle à Brasles www.champagnephilippedechelle.com
Champagne Daniel Gerbaux à Chézy-sur-Marne
www.champagne-daniel-gerbaux.com
Champagne Dérot-Delugny à Crouttes-sur-Marne
www.champagne-derot-delugny.com
Champagne Leclère-Torrens à Crouttes-sur-Marne
www.champagne-leclere-torrens.fr 

Certains veulent en effet aller au-delà de la dégustation, caresser le cep tortueux, « boire » du pays. Un petit goût d’aventure qu’Eric Lévêque propose au volant de son combi Volkswagen bleu azurin. En une heure et demie, des versants ensoleillés de Jaulgonne aux flancs plus rudes de Courthiézy le viticulteur nous embarque pour un périple inoubliable. Avec deux étapes-dégustation dans des loges reconstituées. D’anciens abris qui servaient jadis à stocker du matériel. « C’est vrai que le champagne se suffit à lui-même. Mais avouez que savourer une flûte d’Ubac juste derrière des rangs de chardonnay, c’est quand-même quelque chose, non ? » Et quand on a le sourire aux lèvres, le champagne n’est jamais bien loin.

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Florent Burton
22 décembre 2020
Partagez cet article !
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Dans la même rubrique

Les whiskys des Hauts-de-France sortent du fût
La Maison du Billard n’a pas cassé le jeu
La savonnerie des Hauts-de-France : le cul propre pour des mains douces
Parc d’Olhain : le jardin côté cour
Café Pierrette, grains de folie

Vous aimez cet article

Inscrivez-vous à la newsletter iCéÔ magazine et retrouvez chaque semaine nos idées de sortie en région.

Votre magazine iCéÔ sur mesure avec une sélection d'articles en fonction de vos goûts et de votre localisation