Boulogne-sur-Mer : la basilique des miracles

C’est une énième renaissance pour la basilique Notre-Dame. Cette grande église avait besoin d’une restauration d’envergure pour rester parmi les plus hautes de France. Nous en avons fait l’ascension, avec ses anges gardiens.
Par Claire Decraene
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On ne voit même plus les murs du QG du chantier. Dans le bureau qu’occupe depuis près de deux ans Emmanuel Dupont, ingénieur en chef des services techniques, accompagné ce jour-là de Véronique Tonnel-Novak, attachée de conservation du patrimoine, Notre-Dame a été disséquée. Elle est classée au titre des Monuments Historiques depuis 1982. “Chaque pierre de la basilique a été vérifiée, explique Emmanuel Dupont. 130 m3 de pierres, majoritairement en surface, soit 300 tonnes ont dû être changées.“Le parti-pris était de conserver au maximum les matériaux d’origine, complète Véronique Tonnel-Novak. Un banc de pierre a donc été rouvert spécifiquement pour ce chantier dans une carrière de pierre calcaire de la Vallée Heureuse à Rinxent.”  

Fragile chef-d’œuvre  

De quoi souffre donc Notre-Dame ? Du temps qui passe bien sûr, de l’érosion marine, proximité de la mer oblige, mais pas seulement. Construite par un abbé autodidacte, l’architecture de la basilique multiplie les audaces mais aussi les faiblesses. “Les voûtes de la nef s’effondrent en 1921, raconte Véronique. Et déjà dans les 20 ans qui suivent son achèvement, beaucoup de fragilités apparaissent en raison de la faiblesse des fondations, insuffisantes pour supporter un tel poids, mais aussi de désordres de structures de tous ordres, comme la finesse des colonnes du dôme.  » La basilique est donc très vite placée sous surveillance. Des ceintures de béton viennent encercler le dôme dès les années 1920 et des capteurs surveillent ses mouvements. Le chantier devenait urgent.  

Un chantier colossal  

L’architecte en chef des Monuments Historiques Pierre-Antoine Gatier est retenu pour ce chantier global, qui comprend le clos et le couvert du dôme ainsi que les fresques des chapelles intérieures. L’installation de l’échafaudage, 424 tonnes d’acier, est déjà une prouesse. Une dizaine de corps de métiers est sollicitée : tailleurs de pierre, maçons, maîtres-verriers, restaurateurs de béton armé, de fresques, électriciens, serruriers.  L’ascension, 500 marches à flanc de basilique, est impressionnante. Eliminer les croûtes de pollution par sablage, remplacer les pierres, restaurer les statues, remplacer les aciers et les ceintures béton : le chantier a été titanesque. Tout en haut, la vue offerte sur la ville, le port et la mer est splendide. L’immense dôme en plomb de 4 mm d’épaisseur était en relativement bon état. Pourtant les fresques qu’il abrite ont souffert.  

Fresques fraîches  

A l’intérieur du dôme, six absidioles sont ornées de fresques exécutées de 1863 à 1865 par l’artiste Charles Soulacroix. Classées au titre des Monuments Historiques, elles sont consacrées à la vie de la Vierge en six étapes. “Elles sont exceptionnelles car ce sont de véritables fresques, des réalisations qu’on ne trouve pas habituellement dans nos régions humides du nord, explique Véronique Tonnel-Novak. D’ailleurs, six ans après leur réalisation, elles devaient déjà être restaurées.” 20 restauratrices, dirigées par Alix Laveau du cabinet Gatier sont au chevet des six œuvres depuis janvier 2021 (voir l’encadré). Notre-Dame fait, une nouvelle fois, son grand retour.   

ALICE DESPRAT, CONSERVATRICE-RESTAURATRICE DU PATRIMOINE, SPÉCIALISÉE EN PEINTURE MURALE 

Quel était le challenge ?
C’est une restauration de haut vol. Certaines fresques étaient complètement noires, ruinées, avec des décollements partout. Les fresques demandent des compétences liées au bâti et au climat, c’est bien plus complexe que de travailler sur un tableau. En 2019, nous sommes déjà intervenues en urgence au niveau de deux chapelles, la “Présentation au Temple” et la “Purification” Des infiltrations, créant des croûtes de sel, faisaient tomber les fresques par plaques. Les autres étaient moins touchées. Il y a eu dans le temps une grande campagne de repeint à l’huile. Une chance. Car en dégageant cette couche, on a retrouvé les fresques initiales, en bon état.

Comment travaillez-vous ?
Un diagnostic scientifique précis de l’ensemble a été fait avant les étapes de nettoyage et de restauration. Les trous et fissures sont comblés avec un mortier de chaux et de sable. Toute lacune mesurant plus de 10 cm2 dans un visage ou un motif d’architecture important dans la scène fait l’objet d’une réintégration chromatique. La lacune est restituée à l’aquarelle par un glacis ou la technique du tratteggio. Ce sont de fines lignes très légères, rigoureusement verticales et parallèles, réalisées à l’aquarelle, sur l’enduit de restauration. Vues de loin, ces lignes sont interprétées par l’œil humain comme faisant partie de l’œuvre. Les motifs se referment et les volumes reprennent corps. Nous avons réussi à rendre ces fresques à nouveau compréhensibles, dans un ensemble d’une belle homogénéité. C’était vraiment un chantier très technique, pour ma part le plus intéressant de ma carrière.

Visible de l’Angleterre

Il voulait faire de la basilique un phare de la catholicité, visible depuis l’Angleterre. En 1828, l’abbé, Benoît Agathon Haffreingue redécouvre la crypte romane de cette l’église du 7e siècle (elle se visite), détruite après la Révolution française. Née de l’arrivée miraculeuse d’une statue de la Vierge sur une barque, l’église est chère au cœur des Boulonnais. Un pèlerinage a toujours lieu chaque été. L’abbé consacre sa vie à reconstruire une église dont il dessine lui-même les plans. Il s’inspire des basiliques mariales de cette époque, des Invalides et du Panthéon à Paris, de Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres. Il cède l’édifice à la ville en 1867 et meurt en 1871. Il ne verra donc pas son œuvre consacrée basilique Notre-Dame de l’Immaculée Conception en 1879.  

 

Texte : Claire Decraene
Photos : Olivier Leclercq
23 juin 2022
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