Archéologie et bande dessinée : une exposition en duo de trésors à dessein

18 000 ans avant notre ère, en plein Périgord, un artiste dont le nom a été perdu à travers les âges, crée le premier comic strip de l’histoire de l’humanité… Ce Hergé du paléolithique supérieur raconte à coups de craie les aventures de la faune régionale, starifiant aurochs, chevaux, bisons et bouquetins. L’ancêtre de Silex in the city ne sait pas que 200 siècles plus tard, sa BD aura un succès retentissant, attirant des lecteurs ébahis du monde entier.
Par Stanislas Madej
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Depuis, on a inventé le papier et l’imprimerie et l’art de raconter une histoire en images, a finalement été reconnu comme 9e art. Parce qu’il est universel, le dessin est devenu même le medium premier de la narration, et donc de l’Histoire. Plus encore : « on travaille, avec le dessin, sur ce que pouvaient être les fouilles à leur époque, mais pas seulement. On réécrit les différentes possibilités qu’offrent les fouilles. C’est beaucoup plus complexe que de dire « nous pensons que c’est ça ». Giorgio Albertini, auteur des BD du célèbre Alix, décrit la manière dont il restitue mais aussi dont il idéalise la fouille. Pour lui, « les liaisons entre l’archéologie et le dessin sont inséparables. Toutes les fouilles sont dessinées. La photo technique n’arrive jamais à être aussi descriptive que le dessin ».

Le dessin et la re-création

Cette idéalisation du dessin, cette approche qui consiste à envisager toutes les hypothèses, constitue une formidable source d’inspiration pour les auteurs de bandes dessinées. « J’écris un album qui se déroule à Pessinonte, en Asie mineure, la Turquie actuelle, raconte la scénariste d’Alix Senator, Valérie Mangin. On a dû entièrement reconstituer la cité. Comme souvent, nous n’avons rien. On s’appuie sur quelques éléments connus pour essayer de rendre réaliste le dessin et le récit, mais on sait que c’est de la fiction. En ce sens, on a toujours le sentiment de mentir au lecteur ! Il ne faut pas que les gens croient que c’est la vérité fidèle ! Il y a beaucoup de re-création. C’est pour cela qu’il y a des cahiers historiques dans les éditions de luxe ».

Il apparaît donc comme une évidence que le musée de Picardie s’associe à l’association On a marché sur la bulle, organisatrice des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, pour créer non pas une, mais deux expositions, dans lesquelles archéologie et BD dialoguent. L’une au musée, dans une envoutante crypte, qui évoque aussi bien le temps des Romains que le Moyen Âge. L’autre, dans ce qui est devenu aujourd’hui le haut-lieu du 9ème art à Amiens : la halle Freyssinet (dite également halle Sernam).

Ces deux acteurs majeurs de la mémoire et de l’émotion voulaient donc présenter des trésors. Trésors archéologiques, trésors dessinés… Et si l’on cherche des trésors en France, où se rendre en premier, si ce n’est au Louvre ? Surtout que le plus célèbre musée français a toujours fait dialoguer les arts, inventant et éditant même une collection BD. Et ce, avec de prestigieux auteurs comme le scénariste Joris Chamblain ou Jirô Tanigushi. « Il y a un spécialiste au Louvre, Fabrice Douar (responsable éditorial, NDLR), qui a découvert beaucoup plus de richesses, de liens entre archéologie et bande dessinée, qu’il ne prévoyait. Il a donc commencé à décliner l’intention initiale », se réjouit Pascal Mériaux, directeur du festival amiénois. Le Louvre a ainsi déjà édité 35 ouvrages de BD. Il a été logiquement et immédiatement associé à la création de ces subtiles expositions, si différentes et si complémentaires : « Deux parcours, deux approches différentes, ajoute Pascal Mériaux. Au musée, c’est la BD vue de l’archéologie. A la halle, c’est l’archéologie vue par la BD. Au musée, il a fallu trouver les planches qui correspondaient aux œuvres. A la halle, on a cherché à couvrir les périodes historiques au travers de la BD ».

Little Nemo in Boscoreale

Une découverte archéologique de 2019, lors de fouilles en Picardie, qui est un trésor de l’histoire de l’humanité : la Dame de Renancourt, mise en écho avec une planche originale de Silex in the City. Ou la formidable aventure vécue et racontée par Sylvain Savoia dans son ouvrage « Les esclaves oubliés de Tromelin » (Ed. Dupuis, 2015). Et encore ce voyage ahurissant dans la Rome du IVe siècle, au travers trait incroyablement renseigné du passionné et passionnant dessinateur Gilles Chaillet.

Plus prestigieuse : l’argenterie de Boscoreale… Un ensemble d’objets du quotidien, principalement dédiés à la boisson, en argent ciselé ou martelé, découvert en 1895 sur les pentes du Vésuve, dans une villa agricole. Une collection unique, une véritable richesse, prêtée par le Louvre au musée de Picardie, le temps d’une exposition, placée juste à côté d’un autre incroyable trésor : la planche originale racontant l’aventure de « Little Nemo in Slumber-Land ». Cette planche de Winston McCay est parue le 17 juin 1906 dans la Sunday page du New York Herald. Elle constitue la première véritable planche de bande dessinée. Elle est un vestige d’un autre siècle, comme les peintures de Lascaux, témoin d’une histoire de l’homme, ou ces pans de murs, ces enduits peints provenant de la villa de Fannius Synistor, justement à Boscoreale. Cette œuvre, ce comics, est une origine du monde. Du 9ème art. En ce sens, elle aussi est un trésor. Sa valeur vénale est sans commune mesure avec sa valeur culturelle. Ainsi, le trésor est rare, voire unique. Et sa valeur n’est pas seulement sonnante et trébuchante.

Parcours transcendantal !

Alors, quelle est la valeur de ce trésor graphique ? cette planche de François Boucq, racontant de manière fantastique, la découverte d’une chambre royale de pharaon engloutie, faisant pièce commune avec la momie du musée de Picardie ? Trésor d’ingéniosité, cette fois, que ce parallèle qui suscite une émotion indescriptible, parce qu’elle crée un écho entre l’imaginaire suscité par les mystères des pyramides et la concrétisation de l’imagination d’un auteur imprégné de ce mystère. L’image, l’imaginaire, l’imagination, les trésors des connections neuronales mêlées aux sensations et aux sentiments. L’impalpable. L’irréel concrétisé. « Un trésor, c’est avant tout une œuvre qui nous touche, parce qu’elle touche notre sensibilité, qu’elle nous raconte quelque chose du passé qui peut nous émouvoir »,synthétise Laure Dalon, conservateur en chef et directrice du Musée de Picardie. Le trésor des uns n’est donc pas forcément le trésor des autres. « Les archéologues se crispent quand on parle de trésor, parce que pour eux, un trésor peut être un excrément trouvé dans une fouille, parce qu’il raconte beaucoup plus sur l’histoire qu’un trésor monétaire » confirme-t-elle.

D’une halle à une catacombe, d’un mur romain rescapé d’une éruption du Vésuve à un plan vertigineux, technique, si réaliste d’une Rome du IVe siècle de notre ère, dessiné par Chaillet, cette chasse au trésor est un voyage dans le temps et hors du temps. « Dessinateurs et archéologues sont tous à la recherche, finalement, d’un sens à donner à des découvertes. Et dans un musée, au-delà des œuvres qui valent très cher, des œuvres racontent ce qu’était la vie des hommes autrefois, ce qui a construit notre humanité d’aujourd’hui. C’est ce qui a le plus de sens au quotidien », conclut Laure Dalon.

Un quotidien merveilleux, qui nous transporte, voire nous transcende, parce que la bande dessinée est le medium qui sait, qui peut, traverser les mondes et les âges et les décrire à sa guise. L’invention de génie d’un « paléo » artiste, 200 siècles plus tôt qui, involontairement peut-être au départ, a su créer un dialogue entre deux arts, et, finalement une conversation intime entre soi… Et soi-même.

Pratique
« Chasseurs de trésors, archéologie et bande dessinée » du 29 mai au 29 août 2021 au musée de Picardie. ; tous les jours sauf le mardi. Gratuit le premier dimanche de chaque mois.
Tel : 03 22 97 14 00
mail : museedepicardie@amiens-metropole.com
En fonction de l’évolution de la crise sanitaire, des modifications sont susceptibles d’intervenir. Les gestes barrières et le port du masque restent obligatoires.

Texte : Stanislas Madej
Photos : Bertrand Fournier ; Musée de Picardie
02 juillet 2021
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