Anny Wallet : peindre le trait d’union d’une rencontre

Elle raconte la réalité par des œuvres déroutantes. Sombres. Avec une pointe de bleu, sa signature. Anny Wallet est tombée dans l’art comme une évidence : utiliser ses mains au service de sa créativité. Une histoire commencée à l’école, qu’elle a poursuivi… à l’école, comme enseignante. L’art a ses raisons…
Par Stanislas Madej
Anny Wallet - Reportage photo par Laurent Desbois / Lwood pour Icéo Magazine

« Le bleu c’est la lumière »

Anny Wallet

Pénétrer dans l’atelier d’une artiste est toujours un moment hors du commun. Hors du temps. Loin du monde et dans le monde. Ici et ailleurs. Une vue perdue sur la campagne de Plachy-Buyon… Un ciel picard automnal, blanc, clair, triste, lumineux, plat. Une pièce large. Spacieuse. Avec le nécessaire. Avec le suffisant. Tout et rien d’autre pour peindre. Des murs blancs, rarement décorés, sauf de cette affiche d’une expo de Modigliani… On en reparlera forcément.

Elle est là. Face à une grande feuille. Probablement un format A0, bien que celle-ci ne soit pas standard. Anny peint un éléphant. Comme à chaque fin de cycle. Son repère. La sagesse du pachyderme comme repos du cortex créatif : « J’en fais toujours trois, puis je passe au sujet suivant. J’essaye de m’attaquer à des sujets que je n’ai jamais abordés. Je déteste la routine, l’habitude. Pour ne pas m’ennuyer. Ne pas ennuyer celui qui va venir me voir. Parce qu’une œuvre, c’est une rencontre. Une rencontre entre la personne et l’objet. Si cette rencontre ne se fait pas, il n’y a rien d’anormal ! Mais s’il y a un coup de foudre… Il y a acquisition », raconte Anny Wallet, un café à la main, devant un éléphant en phase de réalisation.

Car elle vient de terminer une nouvelle exposition à la galerie de l’AAC Amiens1. « Je ne suis pas sportive du tout ! J’ai essayé beaucoup de choses, mais je n’ai jamais tenu le coup », s’amuse l’artiste. Sa carrière s’est bâtie dans l’enseignement, elle est devenue professeur des écoles et a toujours intégré les arts plastiques à ses cours : « enseigner les arts plastiques, ça n’est pas si simple que ça. Dans les années 80, on n’allait pas au musée, j’y ai emmené mes élèves, j’ai mis en place un fonctionnement en atelier les après-midi », et, novatrice, elle a été repérée par l’administration, qui l’a convaincu de devenir conseillère pédagogique. Elle est donc retournée parfaire ses connaissances à la fac d’arts.

[1] Amiens Athletic Club Tennis, fondé en 1904, met à disposition des artistes locaux un espace d’exposition de 200 m2 sur 2 niveaux pour qu’ils présentent leurs œuvres

Son style : le paradoxe pictural

Car l’origine de son inspiration se trouve, elle aussi, dans une rencontre… Oui, Anny Wallet est un personnage éclectique, aux mille facettes qui, prises à l’unité, paraissent ne pas avoir de logique. Car en réalité, tout s’est déroulé dans un désordre chronologique, dédale d’une vie ouverte sur des opportunités : des rencontres. C’est ainsi qu’en classe de 4e, Anny suit les cours de français de Madame Le Henaff, nom qu’elle n’oubliera jamais, source, origine de sa passion pour l’art : « elle nous faisait pratiquer l’art pour comprendre et apprendre le français. Elle mettait en relation, autour d’un thème, diverses formes d’art, une poésie répondant à un tableau, un dessin à un texte tiré d’un roman ».

Une ouverture d’esprit, en somme, cette capacité à voir au-delà d’une œuvre, d’approfondir le regard, de chercher les relations, de faire se rencontrer… Autour d’un thème tous les arts. « Quand vous avez une œuvre d’art face à vous, qu’on vous fait correspondre avec une poésie, puis qu’on vous donne un sujet de rédaction connexe, ça vous fait imaginer plein de choses ! ». Autodidacte. Créative. « J’ai toujours aimé travailler avec mes mains. J’aurais aimé être architecte… »

Les toiles d’Anny Wallet mélangent réalité et mystère, beauté et couleurs sombres, profondeur et mélancolie. A-t-elle un style ? Probablement pas. Sa griffe reste éclectique. Son art varié. Ses inspirations nombreuses. « J’aime beaucoup la notion de contraste, avec beaucoup de foncé, mais toujours du bleu, car pour moi le bleu c’est la lumière… Dans mes personnages, il y a souvent une ambiguïté. Il faut rendre la toile vivante ! Et là, elle ne m’appartient plus : elle est à vous ! »

Modigliani ou Bilal, le bleu initial

Dans le parcours de l’exposition, à l’AAC Tennis, on traverse un espace très sombre, peut-être même lugubre, cauchemardesque, jusqu’au détour d’une descente d’escalier, où l’on tombe nez à nez avec cette femme… Bleue aux yeux bleus… J’y ai trouvé du Enki Bilal. Anny y a mis Jeanne, la femme de Modigliani « et je lui ai fait les yeux pleins, comme Modigliani à ses débuts. Il y a toujours, dans mon travail, quelque chose, une référence, qui apparaît » commente Anny. Parmi ses grands inspirateurs, citons Ernest Pignon-Ernest : « j’aurais aimé le rencontrer. Mieux : travailler avec lui ! » comme Bruno Lebel, sculpteur de La Chaussée-Tirancourt (80), premier grand prix de Rome, concepteur du parc archéologique de Samara. Son maître.

L’heure passe, le temps ne s’est pourtant pas écoulé. Un moment d’éternité, un instant intemporel, un voyage immobile, entouré de « Plachydermes », accompagné par ce personnage incernable, lumineux. Un calme qui fait écho à la rage ressentie dans certaines toiles. Le paradoxe artistique dans lequel on abandonne une partie de son âme comme on sème une graine de vie. Anny Wallet, c’est tout simplement une rencontre, avec son univers, son regard, son sourire permanent. Et probablement avec soi-même.

DATES-CLÉS

1952 : Naissance à Saint-Sauflieu
1965 : Trouve sa révélation artistique en classe de 4e.
1970 : Mariage avec Alain, compagnon de toujours.
1976 : Formatrice (maître d’application) des enseignants en formation de l’École Normale
1983 : Première collaboration avec des artistes dans le cadre scolaire.
1985 : Première exposition, galerie du Jeu de Paume d’Albert (80).
1986 : Conseillère pédagogique en arts plastiques.
1987 : Intègre l’Institut d’Arts d’Amiens, au Logis du Roi (DEUG) blabla
2000 : Rencontre avec Bruno Lebel.
2012 : Première collaboration avec une galerie d’arts

Le regard de l’objectif

Laurent Desbois, photographe, possède un sens aigu du cadre et de la lumière. Il a été touché, au long de cette exposition, par ces toiles diptyques, que l’on ne peut regarder que par paire.

« Sur la toile de gauche, j’ai l’impression d’être dans les marais, le matin, avec juste le reflet de la lune. Il y a une envolée de lumière. A droite, c’est tout l’inverse : tout retombe ! J’ai la sensation de marcher dans des roseaux hyper angoissants, fantomatiques. J’aime beaucoup la notion de contraste avec beaucoup de foncé mais avec toujours du blanc. »

Texte : Stanislas Madej
Photos : Laurent Desbois et Stanislas Madej
19 juin 2022
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