Alfred Manessier ou l’art d’écrire avec la lumière

La collégiale Saint-Sépulcre d’Abbeville possède un secret bien à elle : un joyau éclatant qui se dévoile au gré des humeurs changeantes des lumières de la Somme. Ici, plus qu’ailleurs, l’âme des lieux et l’architecture sont sublimées par les vitraux d’Alfred Manessier, un artiste d’exception, originaire du pays.
Par Cédric Tinteroff
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Aujourd’hui, la personne qui peut parler le mieux d’Alfred Manessier, c’est Christine, sa fille. Au milieu du musée Boucher-de-Perthes d’Abbeville où une salle entière est dédiée à l’œuvre de son père, elle se sent à l’aise pour évoquer l’histoire singulière et foisonnante de « son petit papa », comme elle l’appelait avec beaucoup de tendresse. Pour elle, la ligne directrice de la carrière de « ce petit picard devenu peintre » est incarnée en partie par la lumière, et plus particulièrement par son interaction avec l’eau. Dès 1918, il s’imprègne de cette ambiance avec son grand-père dans les marais du Nord, les hortillonnages d’Amiens ou au milieu des paysages de la baie de Somme.

« La lumière est à la fois totale et intérieure. »

Il y capte les reflets de lumière qui s’accrochent aux traces de vaguelettes laissées dans le sable humide. Plus tard, il découvre les œuvres de Van Gogh et de Rembrandt « dans lesquelles la lumière est à la fois totale et intérieure ». Christine insiste sur cette quête picturale « qui fut véritablement sa muse, sa compagne, sa meilleure amie » et qui a débouché, au crépuscule de son existence, sur l’œuvre maîtresse de sa carrière : l’ensemble des verrières du Saint-Sépulcre d’Abbeville. 

Restaurer le Saint-Sépulcre, comme on termine un chemin 

L’histoire de cette commande exceptionnelle, qui est devenue testamentaire pour l’artiste, débute paradoxalement loin d’Abbeville et de la Somme. C’est en effet à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg en Suisse que l’Inspecteur des Monuments historiques François Enaud est frappé par les vitraux d’Alfred Manessier réalisés entre 1974 et 1976. L’artiste y a créé une atmosphère tantôt propice au recueillement, tantôt éclatante de lumière mais toujours avec beaucoup de finesse. Enaud note alors le nom de Manessier dans un coin, « avant de l’oublier, de ne plus y penser jusqu’à ce que lui soit confiée en février 1982 la restauration de l’église Saint-Sépulcre à Abbeville. Et là, il se dit que « c’est pour lui, c’est pour Manessier ». 

Il connaissait bien cette église. « Il l’avait fréquentée régulièrement durant son enfance. Le lieu était même devenu parfois une source de crainte pour lui car, je ne sais pour quelle raison, il avait associé les gisants présents dans l’église à la maladie de sa mère. Alors imaginez quand on lui a proposé, à ce moment de sa vie, de refaire les vitraux : c’était un signe quasiment divin. » 

Très vite, des plans sont tracés, des maquettes sont faites. Alfred Manessier a déjà en tête ce qu’il veut : « il voit la lumière avant les autres, il sait composer de tête une mélodie lumineuse, écrire avec les prismes, les éclairages ». Il anticipe, il sait comment sera l’éclairage dans l’église, au gré des saisons et des soleils, « il s’est recentré en tant qu’être humain et il a tout su immédiatement ». Cependant, à cette euphorie des premiers temps succéderont d’importantes périodes de tension, souvent dues aux lenteurs administratives du chantier. A plusieurs reprises, « les maquettes ont failli finir dans la Somme, se rappelle Christine Manessier, car Papa a vraiment eu peur de ne pas voir les vitraux achevés de son vivant ». 

Les vitraux, un message d’éternité 

Les trente-et-une verrières colorées qui composent l’œuvre ultime d’Alfred Manessier peuvent se lire de différentes façons. Au sens religieux, ils forment un ensemble évoquant la victoire de la vie sur la mort, la Passion et la Résurrection, le tout de façon non-figurative, s’affranchissant des formes pour mieux sublimer les couleurs. Cependant, à travers ces mosaïques de verre façonnées dans les Ateliers Lorin de Chartres, Christine voit, elle, « une forme d’autoportrait », elle « ressent sa présence et le retrouve à chaque fois qu’elle y revient. » 

Organisé selon un plan circulaire, avec les couleurs chaudes au sud et les plus froides au nord, tout a été pensé pour créer une ambiance intime, apaisante, changeante au gré des saisons. Les mille et une nuances colorées dessinent autant de paillettes, de confettis lumineux selon leur exposition solaire. Même les arbres qui entourent l’église ont été pris en compte, afin que leurs ombres s’intègrent au plan final. Désireux d’être présent à toutes les étapes, Manessier s’est investi plus que jamais sur le chantier. Il a été présent à chaque instant dans l’église, il est monté sur les échafaudages pour traquer la moindre imperfection du verre, pour mieux l’utiliser. Il a fait corps avec ses vitraux, écrivant inconsciemment ce qui est considéré aujourd’hui comme l’apogée de son art religieux, mais aussi son testament pictural. 

DATES-CLÉS
1911, 5 décembre : naissance à Saint-Ouen, près de Flixecourt
1921 : découverte de la Baie de Somme au Crotoy
1922 : premières aquarelles 
1949 : première exposition personnelle à la galerie Jeanne Bucher (Paris) 
1950 : inauguration de ses premiers vitraux religieux à l’église des Bréseux (Doubs)  
1953 : premier prix de peinture à la Biennale de São Paulo 
1962 : grand prix de peinture de la Biennale de Venise 
1976 : fondation de l’Association pour la défense des vitraux de France 
1993 : inauguration des vitraux du Saint Sépulcre d’Abbeville 
1993 : décès dans un accident de voiture 

EN SAVOIR + 

L’Office de tourisme d’Abbeville Baie de Somme a développé un circuit dédié à Alfred Manessier. Il permet de découvrir certains aspects de sa vie et de son œuvre, dans un cadre à mi-chemin entre ville et espaces verts, comme le parc de la Bouvaque.  

Plan et renseignements à l’Office de tourisme de la Baie de Somme, 1 place de l’Amiral Courbet à Abbeville – Tél : 03 22 24 27 92 – www.tourisme-baiedesomme.fr

Texte : Cédric Tinteroff
Photos : Cyrille Struy
20 juin 2022
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