Alexander Hiley, bienvenue au royaume à nids

Il a migré depuis son Angleterre natale et a fini par faire son nid dans le parc du Marquenterre. Alexander Hiley est un oiseau à part. Un observateur attentif qui vous fait prendre conscience que les vrais moments de beauté sont volatiles.
Par Joffrey Levalleux
031-Portrait-Alexander-Hiley_V2-ICEO-MAGAZINE_©_Teddy_Henin-min

Un record du monde est tombé le 27 septembre 2020. Ce matin-là, après onze jours de vol sans manger, boire ni dormir, une barge rousse atteint enfin les côtes d’Auckland en Nouvelle-Zélande. Parti d’Alaska, le petit échassier reconnaissable à son bec lancéolé aura parcouru 12 200 kilomètres au-dessus du Pacifique à une vitesse moyenne de 88 km/h. « Ceux qui séjournent ici fin avril viennent d’Afrique du Sud pour rejoindre la Sibérie occidentale. C’est magnifique mais fugace. En deux jours, leur nombre peut chuter d’un millier d’individus à… rien. » Sans Alexander Hiley, l’information passerait bien au-dessus de nos têtes. Un peu comme le martinet « capable de voler à 4 000 mètres d’altitude », poursuit le trentenaire depuis son modeste sanctuaire ornithologique.

Pour la spatule blanche, grande habituée des lieux, le parc du Marquenterre ne représente en effet qu’un petit morceau d’un patchwork trente-cinq fois plus grand appelé baie de Somme[1]. Mais pas n’importe quel morceau. « Ici, une quinzaine de biotopes coexistent. Roselières, herbes hautes, pinèdes, prairies humides. C’est un paradis pour les deux-cent-vingt espèces recensées », poursuit Alexander. Pourtant, certains oiseaux ne font que passer. A l’instar des cigognes noires en provenance de Belgique et d’Allemagne. « Mues par un vent d’est favorable, elles nous saluent la première semaine d’août. » Prenez date.

Une nature bien urbaine

Alexander Hiley est né Ormskirk. Une cité moyenne du nord-est de l’Angleterre située à vol d’oiseau à une vingtaine de kilomètres de la tumultueuse Liverpool. « La grande ville ? Oui… Vite fait alors. Vous savez, aujourd’hui j’habite un tout petit village. A côté, Rue, c’est la capitale », glisse-il poliment, plus attiré par deux faisans mâles qui criaillent « pour une histoire de territoire. » Chassez le naturel… En ce mois de mars particulièrement ensoleillé, les migrations s’intensifient sur le littoral. « Les oies sauvages d’Espagne vont bientôt arriver. Viendra le tour des hirondelles en provenance de Mauritanie. » Du sud vers le nord. Enfant, pendant les vacances d’été, Alexander faisait le chemin inverseavec ses parents et ses deux frères. « On campait en montagne dans les Cévennes, en Haute-Savoie ou dans les Pyrénées. C’est là que j’ai observé mes premiers rapaces. En Angleterre, il n’y a pas d’aigle royal, pas de vautour », raconte-t-il dans un français parfait.

Sa mère Gillian enseignait la langue de Molière. Son père Christopher lui a transmis la passion du grand air. Mais pour bien comprendre ses choix, on ne peut passer sous silence son admiration pour Peter Golborn. Avec ce dieu des oiseaux, Alexander vit ses premières expériences au sein du YOC (Young Ornithologist Club). « On décortiquait des pelotes de réjection des chouettes, se souvient-il. On retrouvait des crânes de campagnols. » Parallèle amusant, trente ans plus tard, les guides du site font la même chose dans le cadre d’un atelier pédagogique.  

Question de sensibilités

Depuis 2012, date à laquelle il intègre le site, Alexander Hiley n’est plus apprenant mais quelque part un peu professeur. Même si ce mot ne lui convient pas. Il préfère de loin guide nature, à disposition des 170 000 visiteurs annuels « à 99,99 % très respectueux des lieux. » Passé le portique, « on se prend une claque et on entre dans un état d’observation », assure l’éthologue dont le rôle de truchement traduit le concert d’une vie animale qui se joue de l’aube à l’aube. La mésange zinzinule, la tourterelle caracoule, le pic-vert peupleute. « Chaque oiseau a un cri spécifique selon qu’il parade, qu’il alerte, qu’il manifeste sa joie, dit-il. C’est une question de sensibilité. »

C’est un paradis pour les deux-cent-vingt espèces recensées

Il y a une autre sensibilité pour Alexander Hiley. Celle de son appareil photo qui ne le quitte jamais. « L’objectif me permet d’exprimer l’inexprimable. La photo est une passion qui remet les pendules à l’heure. » A cinq heures du matin dans les allées du parc du Marquenterre, le bipède est en effet moins discret qu’une colonie de vacances en plein jour. Alors, pour se fondre dans le décor, Alexander hiberne dans un affût mobile. Une petite structure d’à peine 4m². « Le seul endroit qui permet d’être en symbiose avec la faune environnante. » On veut bien le croire.

Key dates

1982 : naissance à Ormskirk (comté de Lancashire) en Angleterre.
1990 : intègre le Young Ornithologist Club, association de jeunes ornithologues affiliée à la Royal Society for the Protection of the Birds
2002 : achète son premier appareil photo.
2004 : obtient sa licence de langues étrangères.
2007 : s’installe en France.
2008 : responsable du rayon course à pied de Décathlon Amiens.
2012 : intègre le parc du Marquenterre en tant que guide saisonnier.
2015 : devient responsable de l’équipe des guides du parc.
2020 : obtient la nationalité française.


[1] Les 200 ha du parc du Marquenterre sont ouverts au public depuis 1973. En 1994, ils intègrent les 3 400 ha de la Réserve naturelle. La superficie totale de la baie de Somme atteint les 7000 ha.

Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Teddy Hénin ; Alexander Hiley
21 avril 2021
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