A Arras, Wellington poursuit sa carrière exemplaire

Plus haletante, la nouvelle scénographie de la Carrière Wellington veut être une porte d’entrée à la bataille d’Arras. Treize ans après son inauguration, le Mémorial arrageois est plus que jamais sur tous les fronts.
Par Joffrey Levalleux
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Levier touristique

Avec plus de 80 000 visiteurs pour son dixième anniversaire, la Carrière Wellington atteint son acmé de fréquentation. C’est 6 000 de plus qu’en 2017, année faste qui avait déjà pulvérisé les statistiques précédentes de 15 %. A Arras comme partout sur la ligne de front, l’effet centenaire n’est pas étranger au boum du tourisme mémoriel. Alors qu’il a toutes les raisons de plastronner, l’Office de Tourisme Arras-Pays d’Artois est dans une toute autre logique. « Battre des records n’est pas l’objectif », soutient Antoine Wacogne, responsable du pôle marketing et communication. En revanche, faire de ce site « un levier touristique qui pousse à en visiter d’autres, oui. »

D’où une nouvelle scénographie plus accessible[1] et surtout plus émotionnelle avec l’intensification de projections vidéo à même la roche ou l’intégration de sons binauraux plus vrais que nature.

La visite est plus cadencée aussi avec une montée en puissance conditionnée par un timer. Le palpitant bat à tout rompre quand on croit voir les milliers de soldats  britanniques emprunter l’escalier qui débouche sur l’extérieur.

Des graffitis révélateurs

Alain Jacques ne doit pas sa plus vive émotion à une montée mais à une descente. Quant à l’aube des années 90 il soulève une simple plaque d’égout et atterrit vingt mètres plus bas. « Avec mon équipe, on cherchait la source des matériaux qui avaient servi pour construire la ville médiévale. On a surtout trouvé des graffitis britanniques. »

En allant se documenter aux archives de Kew dans le grand Londres et en se plongeant dans des œuvres profanes comme Cheerful sacrifice de Jonathan Nichools, tout s’accélère. « La force de Jonathan, qui rappelons-le n’est qu’un simple fonctionnaire de police, c’est d’avoir recueilli des témoignages de militaires présents durant la bataille d’Arras. » Trente ans plus tard, l’actuel directeur du service archéologie de la ville d’Arras n’en démord pas. « Sans la petite histoire, sans les initiatives personnelles, la grande histoire perd de sa saveur. »  Wellington illustre tout ça. On a des témoignages, des traces de la vie quotidienne « qui en font un lieu de pèlerinage. »

Pour la petite histoire…

Pour parler des petits ruisseaux qui font les grandes rivières, la sociologue Nathalie Heinich reprend l’expression de l’Inventaire du patrimoine : « de la petite cuillère à la cathédrale. Convaincue comme moi que toute initiative, aussi infime soit-elle, contribue à étoffer l’Histoire », souligne Delphine Dufour[2]. Parfois, on découvre des récits truculents quand ils ne sont pas carrément prémonitoires. Comme cette lettre du lieutenant Porchon à sa mère, écrite le 7 janvier 1915 : « Elle n’est pas dénuée de pittoresque cette seconde ligne (…) On pourrait artificiellement procurer aux civils toutes les émotions de la guerre en faisant tirer de-ci de-là des hauteurs avoisinantes quelques pétards, et, en dissimulant par endroit des machines qui laisseraient échapper un jet de vapeur pour imiter le sifflement des balles et des obus, on arriverait à des effets très réussis. » Mais attention, « il y a toujours eu une tension entre le mémoriel ludique et le mémoriel sérieux », poursuit D. Dufour. Si Wellington est une réussite, c’est aussi parce qu’elle échappe à cet écueil.

Wellington : commémorer un front multinational, par Delphine Dufour 

« Des soldats de près de 52 nationalités ont combattu sur le front d’Artois. Dans l’entre-deux-guerres, tandis que les monuments allemands édifiés durant le conflit sont détruits, les nations victorieuses rendent hommage à leurs soldats en érigeant des stèles, des monuments : polonais et tchèque à Neuville-Saint-Vaast, canadien à Vimy, terre-neuvien à Monchy-le-Preux, écossais à Athies… Dans les années 1930, des projets de commémorations multinationales émergent comme celui de 42 bornes dédiées aux volontaires des nations engagés dans la légion étrangère. En 2008, le mur mémorial de la Carrière Wellington rend hommage aux soldats de toutes les nationalités de l’Empire britannique ayant combattu lors de la bataille d’Arras. En 2014, l’Anneau de Mémoire, où sont inscrits les noms de tous les soldats qui ont combattu en Artois sans distinction de nationalité, est le premier monument à commémorer de façon transnationale. »

Des initiatives pour éviter les trous de mémoire

Entre 1980 et 2000, la maison des Durand à Hendecourt-lès-Cagnicourt est prise d’assaut par les Australiens de passage dans la région. Gilles est adolescent mais il se souvient très bien de ces sympathiques visiteurs venus de l’autre bout du monde transformant le domicile familial en « une sorte de consulat-chambre d’hôtes ! » La faute à son instituteur de père qui a la manie de conserver les vestiges de la Première Guerre que ses élèves exhument des champs environnants. « Il a fini par se dire que quelque chose d’important avait dû se passer dans le coin. »

Avide de savoir et de transmission, Claude Durand devient une référence. A tel point que certains Diggers[3] encore en vie lui transmettent leurs témoignages. En quelques années, Claude se retrouve dépositaire d’une fascinante littérature sur la bataille de Bullecourt. Quasiment cent ans jour pour jour après le déclenchement de la bataille d’Arras, un bouquin[4] finit par éclore tel un coquelicot. Décédé un an plus tôt, Claude n’aura pas lu l’œuvre de son fils. « Mais il a fait naître en moi la passion de l’histoire. C’est essentiel. »


[1] La totalité du RDC sera gratuit. Le visiteur pourra plonger dans des vidéos ou encore jouer avec un géophone, sorte de stéthoscope qui permet d’écouter à travers les parois.

[2] Enseignante agrégée d’histoire-géographie, doctorante à l’Université de Lille, missionnée à la Carrière Wellington, à la CWGC et au Musée de la Bataille de Fromelles, Delphine Dufour prépare actuellement une thèse sur les marqueurs mémoriaux de la Première Guerre mondiale.

[3] Nom donné aux soldats australiens durant la Grande Guerre

[4] Bullecourt, à la recherche des soldats disparus, par Gilles Durand aux Editions Les Lumières de Lille – www.leslumieresdelille.com


Texte : Joffrey Levalleux
Photos : Office du Tourisme Arras Pays d’Artois
03 novembre 2021
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